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À chaque départ en vacances, c'est la même ritournelle qui redémarre. Elle tourne toujours autour du traditionnel : « Quoi mettre dans ma (trop petite) valise? ». Bonne question. Une fois le maillot de bain choisi, les tenues de plage et de soirée avec, il subsiste celle du livre à emporter. La question la plus pernicieuse qu'il soit. Parce que si je me loupe sur celle-là, toutes les vacances seront loupées soyez-en certains. Le livre va de pair avec les tenues, le maillot de bain et autres détails bien futiles et hélas tellement importants pour la suite des événements. Je résisterai au diktat des dossiers de l'été des magazines qui te conseille tel ou tel livre pour partir sur les beaux rivages, mon temps de cerveau n'étant pas disponible pour le gentillet Marc Levy ou autres têtes de gondole. Je ne résisterai pas par contre à l'idée de farfouiller dans la bibliothèque pour retrouver mon roman de l'été favori. Celui qui me berce de sa douce mélodie et de son innocence estivale depuis mes 17 ans.

 

17 ans. C'est justement l'âge de Cécile, la jeune héroïne de Bonjour Tristesse. Rimbaud avait lâché cette vérité magique sur cet âge magnifique : « On est pas sérieux quand on a dix-sept ans ». Le manque de sérieux est certainement ce qui caractérise le mieux Cécile. Délicieuse enfant gâtée, attachante paresseuse au cynisme désabusé, Cécile avant d'émouvoir bons nombres de demoiselles en fleurs (toutes époques confondues) scandalisa la France de René Coty, celle où la libération des mœurs n'était pas encore en marche. Celle de 1954.

 

Cet été-là, on entendait pour la première fois la voix sèche et rapide d'un certain « charmant petit monstre ». La voix allait à contre-courant des mœurs de l'époque. Elle chérissait Oscar Wilde et son penchant invétéré pour la jouissance de l'instant présent. Elle adorait la vitesse et le danger qui allait avec, et possédait un goût démesuré pour la liberté : de dire, d'écrire et de vivre tout simplement. La fameuse voix avait pour nom : Cécile mais chacun savait que derrière elle se dissimulait un charmant petit monstre rebelle et inclassable prénommé : Françoise Sagan.

 

Livre 1224

À nouveau entre mes mains cet été, le charmant petit monstre n'a pas pris une seule ride. La couverture est quelque peu abimée. Trimballée d'une plage à l'autre , Jean Seberg règne sur la couverture qui aura subi plus d'une fois les affres du soleil et du sable. 56 ans plus tard, j'ai l'impression que des milliers de gamines en bikini, la peau ravagée par le soleil, la tête en vrac par la chaleur et les affres de la vie ont traversé les pages les plus merveilleuses de l'histoire de Françoise Sagan. Combien sont-elles a s'être émue de ce sentiment inconnu sur lequel Sagan a apposé le « beau nom grave de tristesse »?

 

Lire Sagan est une expérience particulière. Quelque chose de simple d'accès recelant d'instants de plénitude complète et de douleurs infinis. Un condensé de vie où il ne fait pas bon réfléchir mais seulement vivre. Bon nombres d'écrivains vous la citeront en modèle, la petite Cécile faite pour l'insouciance des soirs d'été. Elle et ses tracas amoureux, elle et son malheur mondain représentent toute l'émotion de l'adolescence, toute la fragilité de cette période ambigue qui s'étale de plus en plus tout au long de la vie. Tendre et cruel telle est l'adolescence chez Sagan. Lieu suprême pour écrire un drame, son premier drame d'écrivaine avant d'en écrire et d'en vivre bons nombres d'autres.

 

« Nous avions tous les éléments d'un drame » confie Cécile. Un séducteur, une demi-mondaine et une femme de tête, tels sont les personnages idéaux pour écrire un drame estival. Chez Sagan, l'été est aussi brûlant que meurtrier. Sur les hauteurs de la Côte d'Azur, la Méditerranée en contre-bas va être témoin du drame des amours passagères des uns et des autres et de la vie sans conséquence que mène Cécile et son père. Elle a donc 17 ans, et croit pouvoir calquer sa vie sur une célèbre phrase d'Oscar Wilde : « Le pêché est la seule note de couleur vive qui subsiste dans le monde moderne ». Lui a la quarantaine passée, collectionne les liaisons sans lendemain. Ils s'amusent tous deux de leur vie de bassesses et de turpitudes jusqu'à la visite d'Anne, femme de tête à la beauté fatale qui devient vite bien plus qu'un coup de cœur de vacances pour le père de Cécile. Le délicieux désordre de la vie commune du père et de sa jeune fille se retrouve alors troubler par la venue de cette femme à la perfection effarante.

 

Sagan Plage

Bonjour Tristesses'écoula à deux millions d'exemplaires, une adaptation cinématographique par Otto Priminger en prime et un scandale mondial ancré dans  les mémoires littéraires. Brève histoire de jalousie et de vengeance à l'intrigue parfaitement menée par Sagan, Bonjours Tristessedessinait en douce et en toute légèreté le portrait d'un véritable choix de vie. Celui fait par Sagan, elle-même : une vie immédiate. Un demi-siècle plus tard, Sagan et sa vie de débauche au Jack Daniel's et à la Aston Martin ont disparu. Il ne subsiste d'elle que des lectures immédiates, simples et sincères, touchantes et insouciantes, nonchalantes et inspirées. Des lectures à dévorer en un après-midi de plein soleil, en un instant épanoui. La relire une énième fois c'est retrouver les souvenirs enfouis des étés passés et de ses 17 ans. La relire c'est reconquérir une certaine idée de la vie que seule la jeunesse - « seule génération raisonnable » selon l'écrivaine- peut posséder. Sur la plage, les grands sont bien trop occupés à vivre leur médiocre vie tandis que les gamins s'amusent ou pleurent pour un rien, naïfs qu'ils sont tous. Seule la lecture de Sagan peut apaiser cette affreuse comédie qu'est la vie. La seule à posséder la formule magique pour s'en sortir sans trop d'égratignures : un zeste de gravité du monde adulte et le reste de légèreté enfantine. Le plus enivrant des cocktails. Celui qui conduit insidieusement vers un cynisme désabusé mais confortable et charmant. Celui concoctée par une charmante jeune fille des années 50, libre et sensuelle, dont la vie et l'œuvre, aux allures parfois bâclées, devraient être aujourd'hui enseignées dans les écoles.

 

L'été n'est pas terminé mais Bonjour Tristessesi. Lorsque l'histoire se termine, l'hiver touche à sa fin sur ces mythiques paroles de Cécile issues d'un merveilleux poème de Paul Éluard : « Bonjour Tristesse ». Pour une énième fois, la tristesse est la même : l'univers de Françoise Sagan se referme sur lui-même. On doit lui dire adieu avec un léger pincement au cœur. Adieu le sale caractère scandaleux du charmant petit monstre, adieu jolies formules sur la vie et cynisme radieux.L'adieu fait à ces 188 pages, écrites par une demoiselle de seulement 18 ans dans un autre temps, est un adieu plein d'espoir... puisque l'été prochain,  on le sait, on reviendra se recueillir sur ces pages, comme on revient toujours sur la plage abandonnée de ses vacances d'adolescente.

 

Bonjour Tristesse de Françoise Sagan (Editions Julliard)

Tag(s) : #Littérature

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