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C’était le 15 août, le jour où je l’ai commencé. Je ne pouvais pas oublier. C’était le pire jour de l’année dans ce bled. C’était la fête au village, LA sortie de l’année et mon mépris était au beau fixe. Comme souvent. Je trouvais ça ignoble de penser ce que je pensais. Mais je le pensais quand même, depuis toujours, il me semble. Barricadée à la maison, comme tous les 15 août. Aller voir des tracteurs, s’entasser devant des marchands de fringues immondes, supporter les poussettes, les gens qui s'entassent au PMU du coin. Putain, ma pauvre Marie, tu aurais mieux fait de ne pas te faire engrosser par l’opération du Saint-Esprit. Pour être célébrée aussi médiocrement par une foire du 15 août dans un bled paumé, cela ne valait clairement pas la peine, je te jure. C’était le 15 août donc et trois jours plus tard, j’en finissais avec Eddy Bellegueule. Je ne sais pas pourquoi j'y voyais un signe. Un rapport. Un fossé immense... Je ne sais pas pourquoi je l’avais choisi, lui, pour partir en vacances. Eddy Bellegueule n'était a priori autre que son jeune créateur : Edouard Louis. Il ne m’inspirait aucunement confiance ce type avec sa drôle de gueule et les drôles de commentaires qui erraient sur lui sur la Toile. L’été, je préférais les romans d'amour au roman social. Il n’est pas bon de se prendre la tête sous le soleil. Eddy me l’a pris. Me donnant mal au crâne. Sous le soleil, à cramer, trois jours de suite à lire des pages et des pages sur son enfance et la misère du grand nord. Les gens du nord n’ont rien du tout dans le cœur, semble écrire sa plume. C’était froid, glacial, souvent gênant. Ça n’empêchait pas d’avancer dans ce roman – sans doute totalement autobiographique - à toute vitesse alors que le petit Eddy lui ne souhaitait qu’une chose : prendre le large, quitter l’horizon de briques rouges, le père homophobe, la mère miséreuse, quitter cette France qui n’aime pas la différence. Parce que l'insupportable se planquait là dans ce mépris des uns envers les autres. Nauséabond mépris qui gagnait aussi bien le lecteur qui tenait la tête d'Eddy entre ses mains, qu'Eddy lui-même envers sa famille et toute sa famille envers ce qui pouvait être différent, donc suspect. Cercle vicieux qui ne sait comment imploser.

Ne jamais en finir avec Eddy Bellegueule

Qu'il doit être gênant et douloureux ce roman pour les proches. Les remarques machistes et homophobes du père. La violence du frère. La fausse-couche de la mère dans les toilettes. Les premiers actes sexuels avec un cousin. La médiocrité comme héritage donnée à chaque famille du village. Ce monde "si peu estimable" d'après Eddy vous glace le sang le temps du roman. Vous agite de 10 000 questions sur lui, les siens, les proches, la lutte des classes, ces luttes en soi, ces envies de faire partie de l'autre camp non par mépris mais par refus de la médiocrité. Sous son apparente sobriété, En Finir avec Eddy Bellegueule est ce genre de bouquin qui rend ignobles vos pensées. Aussi ignobe que l'existence de cette France qui a peur que son fils soit un "PD", qui veut que sa fille se marie avec un gars du coin, qui ne rêve pas d'un mieux mais vit sur son aigreur. Qu'elle est flippante la France d'Eddy Bellegueule. Et qu'il est flippant cet adolescent qui se force à sortir avec des filles, les emballer bien comme il faut, jouer au foot, rouler des mécaniques et faire sa grosse voix pour éviter les réflexions des siens et de tout le village. "Il est bizarre le fils Bellegueule". Non, il est d'une extrême lucidité.

 

Dans son froid Picard, ce premier roman est chaud bouillant. Il échauffe les esprits avec sa crudité, son économie des mots. Comme Annie Ernaux en son temps. Restriction de ponctuation. Point de points d'interrogation encore moins d'exclamation. Phrases courtes. Jamais d'emballements. Juste les scènes et faits disséqués. Si chez Ernaux, à un moment ou un autre, une tendresse s'échappait de sa plume envers les siens, là, jamais. Ca serait un faux procès d'accuser Eddy de ne pas avoir de compassion pour ce monde qui l'a rejeté d'emblée lui et ses attitudes effiminées. "Ce n'est pas un reniement ou une trahison, dit-il. On m'a mis dehors". Si la compassion n'a point sa place ici, l'émotion elle bat son plein. Car cet écrit quasi-autobiographie n'est pas la vengeance d'un gosse maltraité et humilié, c'est le récit d'une réalité sociale qui va droit dans le mur. Finement observée par un gamin un peu plus doué que ses camarades, un peu plus lucide.

 

Dans cette réalité, on ne mange pas, on bouffe. On ne sort pas, on regarde la télévision. On sort avec les garçons et filles du village. On se couche tôt. On refuse de prendre le temps de se soigner. On revoit ses ambitions à la baisse. On se connait tous. On a peur de l'autre, en particulier des "pd" et des "crouilles". On sort en boîte. On serre des filles à la va-vite. On méprise l'école et encore plus la philosophie car "c'est parler comme la classe ennemie, ceux qui ont les moyens". On finit les fins de mois difficilement. On mange toujours la même chose. On insulte les politiques et les bourgeois... Au fil du récit intime, c'est l'universel qui perce. Bienvenue dans la fameuse France des oubliés, appellation si chère à la Marine et aux médias. Elle existe bien, cette garce. Méprisée par les classes dirigeantes, Eddy semble nous dire que cette classe méprise tout naturellement tout ce qui peut venir d'en haut. Cercle vicieux mis en lumière par ce roman lumineux dans le brouillard du grand nord. "Ce qui est terrible sur cette terre, c'est que chacun a ses raisons" disait Renoir. En bouclant ce bouquin, la tête embrouillée par Eddy, par soi-même et finalement toutes ces histoires de lutte des classes qui finalement, elles, ne veulent pas lutter, je me laisse à penser que la médiocrité reprochée par le héros aux siens aussi, hélas, a ses raisons quelque part, très loin, très, très loin. Formidable roman d'apprentissage, de rebellion, En Finir avec Eddy Bellegueule est un formidable témoignage de l'époque, des conséquences de sa médiocrité et de ses erreurs. Un témoignage où l'espoir triomphe avec ce gamin qui finira sur les bancs de Normal Sup. Comme il le voulait.

 

En finir avec Eddy Bellegueule d'Edouard Louis (Seuil)

Tag(s) : #Littérature, #En finir avec Eddy Bellgueule, #Edouard Louis, #Eddy Bellegueule

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