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A force de filmer les papys qui font de la résistance, on s'interroge sur l'âge de Paolo Sorrentino. Ce grand nostalgique, fan de Fellini, des personnages monstrueux du génie italien et de son obsession pour les beautés bizarres aurait-il l'âge de son sujet de prédilection ? Non, sur le chemin de la cinquantaine seulement, Sorrentino semble tout bonnement trouver une certaine sagesse à filmer les octogénaires qui font le bilan, radotent les épisodes d'une vie et la questionnent dans ses grandes largeurs, l'amour, les idéaux et blablabla. Youth, ce film, cette nouvelle immersion chez celui qui contemple son passé à défaut de pouvoir contempler l'avenir ne laissera personne de marbre. Preuve que nous sommes certainement en présence d'un grand cinéaste. De la trempe de ceux qu'on aime ou qu'on déteste. Certains crieront au génie, d'autres à l'arnaqueur et ce sera inlassablement la même sérénade qui s'en suivra. Cinéma qui se regarde le nombril dopé par des saynètes dignes de mauvaises publicités ou cinéma où le grotesque et le beau cohabitent pour ne raconter qu'une sincérité celle d'un cinéaste. Certains le taxeront (le taxe déjà) de réac. D'autres le défendront. Contempler un monde en pointant sa vulgarité n'a rien de réac, encore moins quand on a dû se farcir la médiocrité des années Berlusconi. Sorrentino ne filme pas à chaque plan une histoire qui raconterait à ses spectateurs que c'était mieux avant. Il filme une histoire qui prouve à chaque plan que la jeunesse s'en est allée et les rêves avec, à travers le regard de deux octogénaires et d'une flopée de seconds rôles qui s'agitent comme des fantômes en sursis dans un grand hôtel de luxe où chacun est venu chercher un refuge à l'abri du monde et de sa corruption. Parmi eux, deux octogénaires, meilleurs amis qui ne partagent que « les bonnes choses » depuis des lustres. Fred (grand sage Michael Cane) est un chef d'orchestre à la retraite qui vit avec les reproches de sa fille et le souvenir de sa femme. Mick (Harvey Keitel) est un cinéaste en pleine écriture de son (dernier) film. Entre deux massages, deux fous rires et quelques paris à la con, ces papys font de la résistance au système à leur manière. Fred refuse un concert en l'honneur de la Reine. Mick résiste aux sirènes de la télévision, de sa téléréalité et de tout ce qui enterrera le cinéma. Grosso modo, nos anciens jeunes premiers à la peau fripée – si sublimement filmée – résistent modestement au temps qui passe et contre lequel on ne peut rien. Autour d'eux s'agite une petite foule un peu folle comme on en trouvait dans les films de l'idole Fellini, des personnages aux physiques hors normes, égarés entre le grotesque et la beauté. Parmi eux, un – sosie de - dieu du football, Marx au format XXL tatoué au dos et dont les résidents ne prononcent jamais le nom. Un Maradonna obèse et asthmatique qui hérite d'une,  voire de la plus belle séquence du film. La jeunesse a disparu mais la grâce, non, Sorrentino filme le double du héros argentin jonglant avec une balle de tennis la faisant voltiger à en toucher les cieux. Le réalisateur italien, n'a pas peur de passer d'un état à l'autre, de la grâce au grotesque, quitte à égarer son spectateur en cours de route. Quitte à se risquer au mauvais mélange des genres et à frôler le désaccord avec son spectateur (Paul Dano grimé en Hitler pour un prochain rôle qui disserte auprès de Michael Caine sur l'importance de filmer le désir et non l'horreur). Youth, ode non pas à la vieillesse mais à la sérénité, n'évite pas les faux-pas, il ne se prive pas de donner le bâton pour se faire battre par ses détracteurs. Larguée dans les alpages suisses, cette dissertation drôle et sombre sur la vie dans ses grandes largeurs est une redite moins somptueuse que La Grande Bellezza et sa Rome décadente. Mais sous les travellings grandiloquents, le ralenti de certains plans et la grâce de certains dialogues c'est la même sincérité qui éclate, brille dans un monde clinquant et abominable. La sincérité de ces personnages, qui comprennent enfin dans ce huit-clos au cœur des montagnes, qu'ils ont tous perdu plus que leur jeunesse, ils ont tous perdu un peu d'eux, de leurs rêves et certitudes. Dans cette vie disgracieuse, chacun a eu ses raisons et c'est certainement Jane Fonda métamorphosée en ex star hollywoodienne des années 60 sur-maquillée qui refuse le film de son ami pour une médiocre série télé qui en est le meilleur/terrible exemple. Sorrentino continue à faire du beau avec du triste par le formidable prisme d'hommes sur leur fin. Par des hommes qui ont la sincérité de ne pas faire semblant, de ne pas dissimuler leur  "embarras de vivre engoncé au sein de ce monde". Certes, le constat est toujours aussi amer mais sa beauté, son honnêteté cinématographique continue à marquer bien longtemps après le clap de fin, comme pour La Grande Bellezza.

La Grande Bellezza dans les alpages
Tag(s) : #Cinéma, #Paolo Sorrentino, #Cannes, #Youth, #Michael Cane, #Jane Fonda

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