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"La scène c'est tout ce qui comptait. Et on avait raison. La semaine on collait des affiches, le week-end on jouait quelque part, il y avait assez de monde pour qu'on n'ait pas l'impression de répéter, on pressait nos disques, on ne se déclarait nulle part, il n'y avait pas d'intermittence, il n'y avait pas de monde extérieur au nôtre. On avait tous des associations 1901, on en était trésoriers, présidents, et on était tous TUC. On allait en Italie en Allemagne en Suisse en Hongrie en Espagne en Angleterre en Suède, tout ça dans des camions pourris, et on était les rois de ce monde. Plus tard est venu un monsieur rock à la culture, on a commencé à entendre parler de subversions, à voir de belles salles s'ouvrir qui ressemblaient à des MJC de luxe, on a vu des mecs se pointer qui savaient monter des dossiers, qui parlaient le langage des institutions, ils étaient plus articulés, ils étaient plus malins. On a commencé à remplir des papiers. Le CD a remplacé le vinyle. Les 45 tours ont disparu. Ca n'avait l'air de ien. On savait et on ne savait pas. Chaque chose, prise une par une, était anecdotique. On n'a pas vu venir le truc d'ensemble. Et ce rêve qui était sacré a été transformé en usine à pisse. C'est l'histoire de Cendrillon : une pédale Fuzz avait transformé nos citrouilles en carosse, et là minuit avait sonné. On retrouvait nos haillons. Plus rien ne nous appartenait. Nous devenions tous des clients. Le rock convenait à la langue officielle du capitalisme, celle de la publicité : slogan, plaisir, individualisme, un son qui t'impacte sans consentement. Nous n'avions pas compris que les cailloux magiques que nous tenions entre nos mains étaient des diamants purs. Un trésor entre les mains d'inadaptés. Aucun d'entre nous n'avait de plan de carrière. On ne pensait pas que c'était possible. C'est ce qui nous sauvait. On a tout perdu. Mais nous ne parlerons jamais à égalité avec ceux qui n'ont jamais fait l'expérience d'une vie en tout point conforme à leurs rêves. Je croise aujourd'hui des gens qui, à vingt ans, apprenaient la compétitivité à l'école ou le marketing en entreprise, et qui veulent me faire croire qu'on a vécu la même jeunesse. Je ne dis rien. Mais oublie, mec, oublie. Mon aristocratie c'est ma biographie : on m'a dépouillé de tout ce que j'avais, mais j'ai connu un monde qu'on s'était créé sur mesure, dans lequel je ne me levais pas le matin en me disant je vais encore obéir ."

Vernon Subutex, Tome 2, Virginies Despentes, Grasset

L'époque de Vernon
Tag(s) : #Littérature, #Vernon Subutex, #Virginie Despentes

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