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Attention spoiler.

Le bouquin se referme sur une mauvaise image. Si l'histoire va certainement continuer, l'histoire d'amour elle se termine ou plutôt signe son arrêt de mort sur cette image. Dans la pénombre d'une chambre d'hôtel, à Rome, le grand cinéaste s'est enfilé toute la boîte d'Imménocal. La faute à la jalousie maladive, à l'échec de mai 68 ou du cinéma qui ne peut pas tout. Sans doute un peu des trois, mais l'auteure ne le dit pas. Bien sûr le grand cinéaste est sauvé... de justesse. Bien sûr l'auteure, cause de la jalousie maladive chez le grand cinéaste, écrit cet épisode et bien d'autres dans son nouveau livre avec une grande pudeur et retrouve avec brio la naïveté de sa jeunesse. Bien sûr il y a un « mais ». Il y a toujours un « mais » avec Anne Wiazemsky. Un « mais » qu'on sait injuste mais qu'on ne peut s'empêcher d'éprouver et que l'on va tenter d'expliquer.

 

Le bouquin se referme et un sentiment de tristesse m'envahit. Comme celui qui gagne toujours après avoir terminé un livre qu'on a littéralement dévoré. Oui, Un après se dévore. Il débute à l'aube d'un joli mois de mai alors que le couple Godard-Wiazemsky emménage rue Saint-Jacques à deux pas de la Sorbonne. S'ensuit des souvenirs collectifs dont la jeune actrice Anne Wiazemsky est le témoin privilégié. En vrac. Son ami Dany (Cohn-Bendit) « joyeux et solaire » en une d'un journal qui appelle à « la mobilisation générale ». Les bruits des bottes de CRS, rebaptisés SS, sur les pavés du quartier latin. Des barricades dans Paris. Des étudiants en sang. Le grand Charles qui tremble. Bref, l'histoire en marche, s'imagine t-on, et s'imagine t-il surtout. Car en toile de fond, il y a Godard. Ou plutôt, de tous les instants  il y a le maître d'école Godard. L'insupportable et le génie qui va avec. Toujours présenté comme un double de ses personnages de cinéma. L'insulte facile, la tristesse encore plus. L'égoïste, l'intraitable, l'obstiné, l'injuste Godard. Tendre et cruel était son Pierrot Le Fou, il apparaît ici calqué sur un modèle similaire. Un clown triste séduit par la jeunesse, par son envie de tout déconstruire, de faire la révolution. Lui qui avait imaginé cette envie furieuse de politique dans le prophétique La Chinoise, un an plus tôt, a envie de faire partie du mouvement. Chacune de ses phrases est peuplée de « camarade ». Chaque minute de son temps est consacré à l’œuvre désormais politique. Godard se lève tôt, hurle des amusants « debout les loirs ! », dévalise le kiosque à journaux pour s'enfermer et travailler toute la matinée dans son bureau. Il héberge des étudiants en lutte, participe à des réunions, retrouve le goût du groupe lui qui avoue n'avoir jamais eu d'amis. Il a Anne, juste Anne qu'il tente de sensibiliser à la politique par le biais de manifs, de rencontres et de grandes tirades éloquentes. Mais la jeune fille – car c'est encore ce qu'elle est à l'époque – peine à se fondre dans le mouvement.

un apres anne wiazemski

un apres anne wiazemski

Elle préfère le cinéma, celui dont Godard se désintéresse pour embrasser la juste cause de 68. Elle veut tourner avec les plus grands, Bertolucci et Pasolini en tête, profiter du beau mois de mai sur la Côte d'Azur. Bref, elle veut tout ce que le Godard en devenir maoïste ne veut pas, n'accepte pas. Un an après est le récit de cette lente dislocation d'un couple qui n'admire plus la même chose. Elle rêve de cinéma, lui de combat. Et bien évidemment dans ce récit, écrit avec la jolie naïveté d'une jeune fille à qui l'histoire donnera raison, c'est Godard qu'on admire quand on est – injustement – godarien. Il n'y a pas de demi-mesure chez lui. Tout détournement de la cause est un acte de haute trahison. C'est injuste dans le regard de Wiazemski et des siens, admirable dans le notre. Alors que Godard revient du Festival de Cannes qu'il a fait annuler avec ses camarades, il remarque que celle-ci est toute dorée. Le cinéaste s'insurge devant tout le monde, et choque comme il se doit, il déclare devant tous leurs amis « ma femme se fait bronzer au soleil comme la plus vulgaire des starlettes ». Le soir de cette première dispute qui annonce, un an plus tard, la fin du couple Godard- Wiazemski, un ami a cette sentence lapidaire : « Le génie n'excuse pas tout ». Phrase qu'on griffonnera sur un beau papier. A laquelle on repensera au fur et à mesure du récit et pourtant, il y a l'excuse, la préférence pour Godard.

 

A travers cette lecture où la curiosité est rassasieé à chaque page quand on a une fâcheuse tendance à surestimer cette époque-là - par un Jean-Pierre Léaud qui manifeste affolé aux côtés des étudiants ou par un Keith Richards s'offrant une pause câline avec Anita Pallenberg sur le tournage de Sympathy For the Devil – notre cœur penche pour le camp Godard inévitablement. Il boude, il est injuste, lapidaire dans ces choix, mais il veut jouer un rôle dans ce nouveau monde, il veut prendre le train en marche parce qu'il a toujours rêvé de ce grand soir. Son engagement est entêté mais sincère. N'a t-il pas envisagé d'arrêter ce cinéma-là pour ne filmer que du collectif alors que nombre de ses comparses continuaient à faire du « vieux cinéma romanesque » se coupant du monde en marche ? Son engagement aveugle tranche avec la candeur quasi bourgeoise d'Anne Wiazemski qui pense à sa petite carrière et à satisfaire son admiration. Si son émerveillement pour l'époque et les personnalités qui l'a font nous atteint, c'est la sincérité de Godard, son incorrigible caractère et ses convictions lapidaires qui rafflent tout nos sentiments. Sans lui, le récit n'aurait rien d'intéressant à raconter, et c'est pour ce simple fait qu'on ne sait toujours pas si on aime ou pas Anne Wiazemski. Un An après est une madeleine de Proust, délicieuse pour quelques ingrédients qui ont fait leur preuve à leur époque. Mai 68 et Godard. Uniquement eux.

Tag(s) : #Littérature, #Anne Wiazemski, #Godard, #Mai68

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