Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

C’était un petit livre rouge. Je ne pouvais pas le manquer dans les étagères de Gibert Joseph. D'ailleurs si je l'avais manqué, ce samedi là, où j'avais tant besoin que quelqu'un trouve les mots à ma place, j'en aurai certainement voulu à la terre entière – une fois de plus. Mais finalement, le précieux m'attendait. Je l'ai lu en deux soirées grand max. Je ne l'ai pas trimballé aux quatre coins de Paris comme à mon habitude, car cette fois-ci ce n'était pas une histoire d'amour à dévorer à la va-vite mais une grammaire du chagrin amoureux à décoder soi-même à l'aide d'indices qu'on se refuse à accumuler mais qui ensemble, collés bout à bout, forme un dossier logique, irréfutable aux preuves accablantes. Les charges sont lourdes contre l'accusé. L'amour c'est pas pour les feignants comme disait l'autre. Il fallait de l'attention, du silence, de la concentration pour percer son mystère ou faire son deuil, un truc dans le genre. La première page de ce livre rouge s'ouvrait sur une photographie en noir et blanc que nous connaissons tous : le Titanic quittant Southampton, un beau jour d'avril 1912. Les prémisses d'un naufrage annoncé. Le drame photographié gisant en bas de cette première page donnait le ton de ce drôle d'objet signé Monica Sabolo. Romantique, cynique et drôlement intelligent, un brin pathologique, cet ovni littéraire remporta le prix de Flore l'année passée. Un prix hautement mérité, se dit-on quand on referme ce petit précis sur « ce désastre si ordinaire » que l'on veut à tout prix depuis toujours si extraordinaire.

Autopsie d'un chagrin d'amour par Monica Sabolo

Tout cela n'a rien à voir avec un roman, une enquête, un essai ou un roman photos... C'est tout cela à la fois. Un objet hybride qui se lit autant qu'il se regarde, s'analyse autant qu'il nous analyse. Cela débute comme un exposé où le narrateur annonce un plan en trois parties qui vise à disséquer scrupuleusement sans rien négliger des «éléments précurseurs de la catastrophe, ces signes intrinsèques qui scintillent comme autant d'avertissement écrits en lettres de feu et que l'individu traverse avec le sourire innocent d'un enfant qu'on mène à l'hôtel sacrificiel ».

 

Au fil des pages, l'enfant au sourire innocent qui se dessine prend les traits de l'auteure, puis les nôtres ou quelqu'un de notre entourage. Tout cela a tellement à voir avec nous tous, justement. Les pages s'accumulent autant que les indices, les sms, les mails, les lettres, les images, les souvenirs volés et précieusement conservés. Comme pour se souvenir de toutes ces preuves qui un jour n'auront plus aucun sens, une fois l'amour évaporé. Comme pour se prouver ou nous prouver que l'amour a bien existé. L'auteure ne néglige aucun détail. Qu'il soit ridicule, amusant, émouvant ou désuet parce que pour elle il indique un état, une preuve de la catastrophe annoncée. La pharmacie lui prescrit de l'euphytose pour ses angoisses, elle impose la photo du tube. Elle tombe sur une publicité pour un voyant, elle incruste la photo de la pub et la lettre qu'elle envoie au voyant. Le ridicule ne tue pas quand sa cause est amoureuse.

 

Une fois l'aveuglement longuement disséqué – et complètement approuvé -, Monica Sabolo s'attaque aux antécédents, à savoir les siens. Si l'amour fait mal, la longue liste des antécédents n'est pas de tout repos non plus. Photos de famille, histoires des parents, tableau de comparatifs, le récit continue à être pêle-mêle et à ne rien épargner. L'inventaire dresse un peu plus les raisons de l'échec qu'on cherche à tout prix. « La question de la transmission se pose ici avec toute son acuité et son mystère. Que transmet-on à son enfant ? Des cheveux blonds, des yeux bleus, des tout petits pieds ? Mais aussi le goût de la cigarette, des garçons possédant une guitare ? … En d'autres termes ce fœtus est-il voué à revivre encore et encore, des émotions encodées dans une région fossile de son cerveau et ainsi de traverser, de façon quasi simultanée, l'amour et la fin du monde, l'espoir et la foudre, une comédie romantique et un film de zombies ? »

 

L'hérédité, le passé sont fouillés avec pudeur dans ce récit qui ne zappe aucun détail de la naissance à la désintégration du sentiment amoureux. Telle une scientifique, Monica Sabolo prouve combien tout cela à avoir avec l'hérédité. Cette peur de l'abandon. Cet attachement à celui qui refuse de s'attacher. La troisième étape est plus que logique. Comme un navire à la carcasse de mauvaise qualité qui ne peut éviter le naufrage en plein océan Atlantique. L'effondrement a un arrière goût de Lexomil. Une succession lente et (faussement) sans effort de photos semées au gré des pages : des médicaments et des compléments alimentaires, des objets offerts dans un objectif de réconfort, quelques mails comme un en particulier qui s'étale sur deux pages, sans aucun espace juste à suivre des « jenyarrivepas ». Preuve d'un état linéaire et irréversible. Tout y est livré sans saveur comme une bonne dose de Lexomil qui aura atténué – pour un temps – la douleur trop criante et accablante. Comme avant dernière preuve de l’effondrement, il y a ce livre offert par le fameux XX , « celui qui refuse de s'attacher ». Son titre ? « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier ». Tout tient en cette photographie. Toute la beauté affreuse et véridique de ce roman conceptuel tient en ce titre long et rude. En 153 pages, Monica Sabolo n'a pas brisé le mystère du chagrin d'amour. Elle l'a approfondit en autopsiant les moindres étapes du processus de la catastrophe. Elle a archivé les preuves avec soin, disserté sur ses émotions avec pudeur pour fabriquer une œuvre inclassable sur ce « désastre ordinaire qui relève du mystère, du châtiment divin ou simplement de l'étourderie ». Jamais la passion amoureuse n'avait été disséquée sur ce plan ravissant mêlant science, art et littérature. Jamais ce petit livre rouge ne quittera la bibliothèque. Il se reliera comme un manuel de survie quand le temps sera de nouveau moins clément avec nous. Comme une prédiction, un "je t'avais prévenu".

 

Tout cela n'a rien à voir avec moi de Monica Sabolo (JC Lattès)

Tag(s) : #Littérature, #monica sabolo, #jclattès, #roman, #tout cela n'a rien à voir avec moi

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :