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« Je me souviens de mes journées dans la ville. Le soir, je descendais faire les courses. Je déambulais entre les étals du supermarché. D'un geste morne, je saisissais le produit et le jetais dans le caddie : nous sommes devenus les chasseurs cueilleurs d'un monde dénaturé.

En ville, le libéral, le gauchiste, le révolutionnaire et le grand bourgeois paient leur pain, leur essence et leurs taxes. L'ermite, lui, ne demande, ni ne donne rien à l'Etat. Il s'enfouit dans les bois, en tire subsistance. Son retrait constitue un manque à gagner pour le gouvernement. Devenir un manque à gagner devrait constituer l'objectif des révolutionnaires. Un repas de poisson grillé et de myrtilles cueillies dans la forêt est plus anti étatique qu'une manifestation hérissée de drapeaux noirs. Les dynamiteurs de la citadelle ont besoin de la citadelle. Ils sont contre l'Etat au sens où ils s'appuient. Walt Whitman : « Je n'ai rien à voir avec ce système, pas même assez pour m'y opposer. » En ce jour d'octobre où je découvris Les Feuilles d'herbe du vieux Walt, il y a cinq ans, je ne savais pas que cette lecture me mènerait en cabane. Il est dangereux d'ouvrir un livre. La retraite est révolte. Gagner sa cabane, c'est disparaître des écrans de contrôle. L'ermite s'efface. Il n'envoie plus de traces numériques, plus de signaux téléphoniques, plus d'impulsions bancaires. Il se défait de toute identité. Il pratique le hacking à l'envers, sort du grand jeu. Nul besoin d'ailleurs de gagner la forêt. L'ascétisme révolutionnaire se pratique en milieu urbain. La société de consommation offre le choix de s'y conformer. Il suffit d'un peu de discipline. Dans l'abondance, libre aux uns de vivre en poussah mais libre aux autre de jouer les moines et de se tenir amaigris dans le murmure des livres. Ceux-ci recourent alors aux forêts intérieures sans quitter leur appartement. Dans la société de la pénurie, aucune alternative n'existe. On est condamné au manque, conditionné par lui. La volonté n'y fait rien. Il y a cette fameuse blague soviétique du type dans la boucherie : « Vous avez du pain ? ». Réponse : « Ah non, ici c'est l'endroit où l'on n'a pas de viande, pour l'endroit où l'on n'a pas de pain, c'est la boulangerie, à côté. » La dame hongroise qui m'a élevé m'a appris ces choses-là et je pense souvent à elle. La société de consommation est une expression légèrement infâme, née du fantasme de grands enfants déçus d'avoir été trop gâtés. Ils n'ont pas la force de se réformer et rêveraient qu'on les contraigne à la sobriété. »

Extrait Dans les forêts de Sibérie de Sylvain Tesson

Il est dangereux d'ouvrir un livre de Sylvain Tesson
Tag(s) : #Littérature, #Sylvain Tesson, #Voyage

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