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J'aurai pu le louper. J'avais lu le bouquin. Tant écouté l'héritier de Brel, l'ami de Jujube. Manque de temps. De motivation. Mais il y avait comme une  obligation à trouver le temps justement, à trouver la motivation nécessaire et à finir par prendre une place pour le film d'Abd Al Malik plutôt que de squatter en boucle bêtement i-Télé. Fallait être moins bête justement, nécessairement en ce début janvier. Peu de salles parisiennes diffusaient le film et la salle en question ce soir-là était archi pleine. Le titre promettait de concilier l'inconciliable dans l'actualité. D'assumer l'amour sans faille aux deux, entre les deux. Allah et la France. Ça sonnait bien comme couple d'une soirée. On espérait le voir perdurer sereinement.

 

La sérénité. C'est ce qu'inspire ce "beau parleur" qu'est Abd Al Malik. Beau au sens premier. Beau comme noble. Derrière le mic, derrière la caméra, la sérénité de l'artiste est identique. Louanges à la République. Louanges à la culture. Toutes deux lui ont tendu la main. Il l'a prise. Puis ne l'a jamais lâchée. Mains tendues sans cesse remercier depuis. Quitte à lasser. Ou quitte à envier. Envier cet amour de la patrie, coûte que coûte.  Le rappeur retrace son parcours de gosse de Strasbourg « sauvé » des barres de béton par la culture dans sa largeur et le rap en pariculier. Adapté de son autobiographie éponyme, qu'Allah bénisse la France est le récit des nuits passées à dealer pour réussir à se payer le matos pour pouvoir faire du rap. Et des jours à bosser Camus et à prêcher la parole de l'Islam dans les cités pour arriver à posséder une parole, une pensée humaniste, pour arriver à être soi. Un récit esthétisé, un brin autocentré mais désespéremment chargé d'espoir et de noblesse.

Qu'Allah bénisse la France arc-en-ciel

Premier plan, première embrouille avec les flics et premier souvenir. Il y a deux décennies déjà, Matthieu Kassovitz posait sa caméra en banlieue parisienne. Cassel et ses potes s'embrouillaient sur un bitume en noir et blanc. Abd Al Malik copie-colle ce tableau esthétique qui explosa dans La Haine, et fit de lui un film culte : le noir et blanc, le bitume, la bande de potes, la joug verbale qui oblige à rire de bon cœur pour ne pas pleurer peut-être. Certainement. La comparaison s'arrête là. Qu'Allah bénisse la France n'est pas le petit frère de La Haine. Car il n'aura hélas ni son retentissement, ni sa qualité cinématographique peut-être, mais il n'a surtout pas cette haine, cette colère qui fit de Cassel et des siens des emblèmes. Chez certains potes du jeune héros, elle est sous-jacente, sur le point d'imploser. Mais jamais chez le double d'Abd Al Malik, excellentissime Marc Zinga qui a su capter la sagesse du personnage. L'a t-il intentionnellement gommé pour un discours soigneusement quadrillé ? Non, démontez vers par vers sa prose et jamais vous ne verrez l'ombre d'une colère chez le rappeur. En chanson ou en image, il est fidèle à sa première chanson Gibraltar : « Il appelle au courage ceux qui n'ont plus confiance et dit ramons tous à la même cadence »

 

Son double, pourtant, semble ne pas ramer à la même cadence justement. Au contraire, il se place au-dessus des blocs sans prétention. Tente de s'ouvrir au monde qui lui est fermé. Si sa chambre est tapissée de posters de rap et de Tony Montana, elle l'est aussi de livres. Il est dans un meilleur lycée que ses camarades, sera reçu à hypokhâgne. Il est fin observateur. S'il manie à merveille le mot, c'est son oeil qui capte avant tout les choses de la vie, des bancs de l'école aux bancs de la cité. Partout où il passe, il observe. La caméra d'ailleurs se calque sur son regard qui voit disparaitre les corps des siens en prison ou six pieds sous terre à cause de la drogue.  Si la colère surgit chez les autres face à l'injustice. Lui, lui, préfère l'observation. L'incompréhension par le regard quand il voit ses potes le lâcher pour leur groupe de rap ou un parent expliqué qu'une arabe ne doit pas se marier à un noir. Il n'est pas plus intelligent qu'un autre, plus épargné ou plus blanc comme neige, il maîtrise juste la réflexion. Ce parcours n'est pas celui d'un petit génie dans les blocs mais d'un gamin attentif et fin, un brin chanceux oui, tombé sur la prof qui l'entrainera vers d'autres sphères, qui jouera son rôle d'éducateur, d'accompagnateur et de révélateur. Ce récit montre tous les revers de la médaille de la République française et du gamin qu'il a été. Il fallait faire de l'oseille pour pouvoir se payer le matos pour les concerts, mais pas trop salement. Il fallait prêcher la bonne parole de l'Islam en s'habillant comme le prophète  mais avec des Nike aux pieds de préférence. Il ne fallait pas fréquenter les filles de trop près selon les règles. Les dégâts de la drogue (la mort ou la prison dans le meilleur des cas), la violence qui en découle, les dégâts d'un Islam radical (celui qui ne se fait pas avec soi-même d'abord mais doit se faire valoir aux yeux de tous) : le rappeur ne zappe rien des questions dites sensibles, il les balaye du regard avec une subtilité, une certaine grâce ou tendresse qui lui sied si bien. Sa colère d'abord passée sous silence dérange un temps, gênante au premier abord, on finit par la comprendre, par accepter que des paroles sages, des histoires, des films comme le sien sont finalement nécessaires. Cette parole douce, ce message de paix, il faut les entendre comme il faut entendre les colères tapageuses et dérangeantes des autres films dit "de banlieue". Un jour, ce terme espérons-le disparaitra. C'est certainement le rêve d'un Abd Al Malik apaisé, lui qui chantait dans Soldat de Plomb : "Vive la France arc-en-ciel".  Derrière ce cheminement spirituel qui s'achève sur le détroit de Gibraltar (clin d'oeil à sa chanson la plus connue), derrière ce cheminement professionnel qui trouve son apothéose dans ce premier quart d'heure de gloire  au micro de Skyrock, il y a en filigrane cette déclaration d'amour. Un peu naïve certainement, mais tellement puissante et nécessaire car il a réussi à en faire son leitmotiv, son métier, son combat. Noble combat. "Pour un monde meilleur, vive la France arc-en-ciel, unie et débarassé de toutes ses peurs".

Tag(s) : #Cinéma, #Abd Al Malik, #Qu'Allah bénisse la France, #Société, #Banlieue

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