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« Dix milles mots ne suffiraient pas à expliquer pourquoi à un moment donné de notre vie, une chanson a greffé sur elle notre énergie, nos espoirs et nos atermoiements, pourquoi on a eu envie de pleurer, de vivre mieux ou de partir, pourquoi on l’a écoutée des millards de fois s’en sans lasser » 
 

ça ce sont les mots d’un poète d’un autre temps. Basiques voire simples, ils s’appliquent idéalement à l’instant. J’ai pas suffisamment de mots pour expliquer pourquoi à ce moment de ma vie, à ce moment de nos vies, les chansons du nouvel album d’Orelsan ont greffé sur elles nos énergies, nos espoirs et nos atermoiements. Des chansons à user jusqu’à la moelle, à peupler nos journées, nos nuits, comme jadis d’autres furent capables de le faire. Quand sale gosse le rap était notre seule bande-son de vie du collège jusqu’au lycée. Un peu moins après parce que certainement, passée la vingtaine, on commence déjà à comprendre que ce foutu monde tiendra malgré notre génération et la musique qui l’accompagne. La prétention affolante de la jeunesse qui refuse d’accepter que la fête soit finie, c’est grosso modo le mood de ce formidable album d’un sale gosse né à la fin des années 80, aujourd'hui obligé de prendre ses responsabilités, mais foncièrement bien décidé à ne faire ni dans le basique, ni dans le simple deux décennies plus tard. A 35 piges, Orelsan a pigé - sûrement comme une bonne partie des trentenaires qui écoutent en boucle l’objet du délit - que la complexité avait plus que jamais droit de citer dans ses textes comme dans nos vies. En un morceau d’ouverture, il rappe la médiocrité de l’époque et son refus de ne pas se laisser contaminer par elle.
 

Le monde est un PMU
où n’importe qui donne son mauvais point de vue
où la télé passe des infos déjà vues
pendant que la radio joue des sons qu’on écoute même plus
j’essaie de trier entre les snobs pointus, et les mongol’ incultes
je sais plus où cliquer, j’essaie de fighter rester d’actualité
sans devenir ma propre téléréalité

« San » est un morceau de bravoure de 4 minutes. Un cocktail détonnant à base de confessions d’une sincérité bien ciselée où le rap retrouve sa lettre de noblesse : la perfomance du flow accompagné d'un texte coup de poing. C’est bien l’auteur de  « Suicide Social » au mic. Rapide, noir et énergique, résolu à conforter son anormalité, son inaptitude dans l’ahurissante normalité de l’époque. Ce premier titre donne la ligne de conduite d’un album qu’on taxerait volontiers d’album de la maturité si on était déjà une vieille conne. Heureusement ce n’est pas encore - totalement - le cas. C’est un corps d’adulte avec le charme fou d’un enfant sans filtres. Ou l’inverse. Un adulte qui ne désire jamais perdre la force de l’enfance. C’est complexe et exceptionnellement primitif, sensuel. C’est le rap d’autrefois. Celui qui te donne tour à tour envie de tout défoncer, d’apprendre des punchlines par coeur, de partager des sons et des paroles avec tes compagnons de vie, de dodeliner de la tête et de faire cracher ce son salvateur n’importe où pour gonfler l’ego à bloc et couvrir la médiocrité actuelle de ce son supérieur à la moyenne.
 

Nés sous la même étoile

L’époque, les stars d’antan, les snobs et les ploucs, la province et la capitale, les hommes et les femmes, ici tout le monde en prend pour son grade. L’oeuvre déployée ici sur ces 14 titres n’a pourtant rien d’un tableau basique et sombre. Une lumière pointe à certains instants, puis on finit par ne voir qu’elle, triompher de ces paysages et états d’âmes grisées. Elle perce par des ralentis, un bon mot, un flow partagé, un sarcasme bien dosé, mais elle est viscéralement là, tapie dans l’ombre de l’époque, des zones pavillonnaires, de la trentaine. Elle est teintée d’une terrible honnêteté sur l’âge (« La Fête est finie »), l’époque (« Basique ») la famille («Défaite de famille »), les meufs (« Bonne meuf ») le sexe (« Quand est-ce que ça s’arrête ») la province (« Dans ma ville, on traine ») et même la chanson française (« Christophe »).  Orelsan comme toujours use et abuse de sa technique pour draguer sévèrement notre attention : la moquerie et le sarcasme nécessitent toute notre attention. Sa voix lente débite un nombre de bons mots à une vitesse fulgurante, t’octroyant au passage le droit de penser sensation avant réflexion. Résultat : tu te retrouves à connaître par coeur un couplet assez douteux - toutefois délectable - où Marion Maréchal Le Pen et son grand-père côtoient le mot bite et l’émoji fleur. Et accessoirement avoir envie de danser sur ce morceau au son électro bâtit pour un dance-floor surréaliste où Maitre Gims (ouais tu as bien lu) et Orelsan font se rencontrer Christophe Mae, Eddy Mitchell et Bernard Minet, le tout pour tourner en ironie la vieille France. 

Lunettes noires parce que j'mate des boules
J'suis déchiré, j'sens pas les coups
Un jour, j'ai ramené deux meufs, c'était nul
Ça m'a rappelé qu'j'ai du mal avec une
On m'appelle "Nekfeu" quand on m'croise dans la rue
Avant, j'étais bizarre ; maintenant, j'assume
J'aime que les mangas
Et les films de Van Damme
J'prends pas d'bouteilles en boîte
À Carrefour, c'est vingt balles
J'aurais pu sauver la vieille France, aider la patrie d'mon enfance
Donner aux racistes de l'espoir, mais j'fais d'la musique de Noir
J'mets que des t-shirts de geeks
Japan Expo, c'est la Fashion Week
Tous les matins sont des lendemains d'cuite
J'suis pas validé par la street
Marion Maréchal me suit sur Twitter
J'aimerais la baiser, briser son p'tit cœur
J'ai envoyé ma bite et un emoji fleur
Bonjour au papy, j'suis pressé qu'il meure

A force d'écoute, de corps à corps avec le texte, l'enfant des eightees né dans « ces terres  entre deux mondes en suspens où on fabrique du blanc fragile et pense à ce que pense la voisine », réalise que si cet opus lui fait autant d'effet c'est parce qu'il réveille les souvenirs de cette naissance au monde loin du monde justement. La terre du milieu plein de petits vieux, la classe moyenne moyennement classe et la pluie en featuring de toutes ces journées ralenties, personne ne l'avait aussi bien mis en mots.  Il y a bien longtemps qu'un nouveau disque de rap ne nous avait rendu aussi mélancolique. D’habitude, il faut ressortir ses CD d' IAM, NTM, la FF ou Sniper pour se remémorer ce sentiment et les instants précieux qui l'ont vu naitre, de ceux qui se réclament de l’ennui. Ces souvenirs où dans un for intérieur se fabrique demain. Tout l'album vogue sur ce vague à l'âme entre hier et aujourd'hui, le gamin des eightees ne pouvant faire sans le trentenaire des années 2000, et vice versa, le roi des ventes de disques ne pouvant agir sans penser au blanc fragile de jadis, idem pour le queutard d'hier et l'amoureux d'aujourd'hui, l'éternel provincial et le Parisien occasionnel. La Fête n'est pas finie, elle vient juste de connaitre sa première sérieuse gueule de bois, comme un retour violent de passé et de réalité dans la gueule. Ce n'est pas un mea culpa, c'est une sensibilité cru où le rap fait corps à corps avec la chanson française, où la difficulté d'être soi s'accorde à la difficulté d'un monde pas à la hauteur de nos attentes. Comme nous, finalement. 

Tag(s) : #Musique, #Orelsan, #rap, #chanson française

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