Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Putes. Voilées. Paradis. Déjà le titre faisait cohabiter des mots antinomiques. Inconsciemment ou pas, je n'ai pas trimballé le bouquin jaune aux quatre coins de la ville comme d'habitude. Il a juste connu comme trajet minime le lit et la baignoire. Car sûrement était-il le genre de bouquin dont le titre fait stupidement honte  alors qu'il faudrait le brandir à la vue de tous, comme le « Baise-moi » de Virginie Despentes. Sûrement appartenait-il également au genre de bouquin qu'on lit d'une traite. Parce qu'on ne peut pas lâcher les voix à l'intérieur de celui-ci. Car les lâcher plus de 24 heures seraient comme les laisser crever en silence. Elles crèvent d'ailleurs, non loin de là. En Iran, la prostitution est un crime. Les prostituées risquent la peine de mort et si elles sont mariées forcément elles passent par la case lapidation, pour la trahison de monsieur et d'Allah. On ne lui a jamais rien demandé à ce dernier, mais il semble ok sur le principe. Avant d'être retrouvée étranglée et parfois violée en pleine rue en Iran, ces putes sans voix et sans visage à cause du voile ont la parole pour une fois. Parole fictive d'une réalité bien palpable : celle de l'Iran des Mollah. Chahdortt Djavann l'a bien connu. Elle a 13 ans quand elle y refuse de porter le voile. Elle se retrouve arrêtée, tabassée, emprisonnée, défigurée, dans cette bataille de jeunesse qui sera celle aussi de l'âge adulte, de toute une vie contre le système islamique qu'elle qualifie de "pire de tous", elle y perdra nombre de copines. Parce que le sexe associée au féminin est un sacrilège, un affront, une saleté à exterminer, la racine du mal, "fessad" comme ils disent. Alors toujours en colère contre ce système de domination, la Française - qui a laissé sa nationalité iranienne aux placards des mauvais souvenirs - gratte du papier sans cesse pour causer des histoires qui n'ont pas le droit de citer dans son pays d'origine. Dans Les Putes voilées n'iront jamais au paradis !, elle donne une voix aux femmes voilées qui heureusement pour elles n'iront jamais au paradis des Mollah.

« Dieu est partout et il connaît mon sexe mieux que quiconque, c'est évident puisque c'est lui qui l'a gravé là où il est, en bas de mon ventre plat et gothique, entre mes deux cuisses rondes et fermes, en haut de ma voûte. La nuit, je gardais la paume de ma main droite sur les lèvres charnues et douces de mon sexe ? J'aimais me prendre en main, j'étais précoce. Comment Dieu peut-il condamner le désir de mon entrejambe ? Le désir que lui-même a éveillé en moi. La faute à Dieu, si j'ai fini pute. Et tant pis, si je n'irai pas au Paradis. Honnêtement si je dois y retrouver mollah et voilées... non merci. Mille fois, l'enfer. Alors je baise. Je baise. Et si c'est péché, la faute à Dieu »

Leili
Naissance : 10 avril 1983 à Mashhad
Assassinée : le 19 avril 2014 à Mashhad
Elle a été étranglée avec son tchador

Cet extrait en dit long sur le ton terriblement libre de ces histoires de putes au pays des Mollah. Chahdortt Djavann leur confie à toute une liberté de langage dans la fiction à défaut de l'avoir dans la réalité. Dans leur bouche, un ton cru s'exprime, crache, ironise et se fait tristement exquis pour livrer le caractère odieux de la réalité au pays des Mollah. Voix de femmes voilées transformées en putains par les soldats d'Allah, ce dieu qui a bon dos comme bien d'autres. Femmes prostituées dès le plus jeune âge par contraintes financières d'abord, pour maintenir la famille à flot ensuite, souvent pour payer les doses de drogues des mâles de la famille, ou pour se défaire justement de la famille, pour gagner de quoi fuir, pour prendre du plaisir parfois et pour se faire humiliée souvent. Chahdortt Djavann les fait toutes parler d'une voix authentique et crue, chargée d'humour noir pour ne pas sombrer, puis elle les fait toutes crevées sous la loi de la Charia. Sauf une, la plus belle à l'origine de l'histoire. Gamine amie d'une autre gamine, séparée à l'âge de 12 ans, l'une pour se marier, l'autre pour rester. Elles finiront avec le même destin : putes voilées pour hommes frustrées. Soudabeh ne connaîtra pas de fin tragique, retrouvée morte dans le caniveau, étranglée avec son foulard, réclamée par personne et méprisée par la foule silencieuse et docile comme ses camarades putes. Non, la fiction menée d'une main vengeresse par Chahdortt Djavann lui évite le sort de ses compatriotes. Elle fuit vers un autre pays sans papier dans un bus qui sera tôt ou tard fouillé par des hommes, qui la souilleront certainement avant de la remettre sur le trottoir ou de la tuer. Mais ce que la vie n'évite pas dans cette partie du monde, la plume peut l'éviter.

Voyage au bout de l'enfer

Ce livre indocile, mélange de réalité et de fiction, brise la règle première de la fiction, lui enlever son voile dès la page 57 en expliquant ses origines. « Des femmes de rue, des prostituées, ont été assassinées dans la ville de Mashhad, puis dans d'autres villes ». L'écrivaine explique les faits à l'origine de sa volonté d'écrire. Les putes voilées assassinés. L'assassin un ancien combattant de la guerre Irak/ Iran "un fervent musulman" selon ses proches. Ses paroles à la presse « Je refuse le mot assassin. Je n'ai assassiné aucune être humain. Je n'ai fait que mon devoir de musulman : j'ai essayé d'éradiquer le Fessad (les racines du mal). » En quelques pages, l'auteur convoque la réalité pour mieux enfoncer le clou de la fiction. Elle dit l'objectif de ce paradis littéraire qu'elle souhaite bâtir, un mausolée pour ces femmes privées de liberté à cause de leur chair et de leur sexe, et d'un soi-disant Dieu qu'on fait parlé comme un pantin. Elle écrit dans ce court répit « Je vais nommer ces prostituées, assassinées dans l'anonymat (…) je vais me glisser dans leur peau, dans leur tête m'identifier à elles : vivantes, mutines, insolentes, séduisantes, fantasques, sensuelles, provocantes, surprenantes. Foutrement irrespectueuses. Politiquement incorrectes. Iconoclastes. Courageuses. Héroïnes au destin tragiques. Ces femmes parleront avec une liberté Totale, avec une liberté absolue. Sans la moindre crainte, puisqu'elles n'ont rien à perdre, puisqu'elles ont déjà tout perdu : leur vie. Assassinés, pendue ou lapidées. Je vais exhumer ces femmes et les faire exister dans votre imaginaire pour le malheur des ayatollahs, et écrire noir sur blanc, qu'elles n'étaient pas des souillures, que leurs vies n'était pas condamnables, et que LEUR SANG N'ETAIT PAS SANS VALEUR. Qu'elles méritaient la vie et non pas la mort. Qu'elles n'étaient pas la honte de la société. Qu'elles n'étaient pas des coupables mais des victimes assassinées. Des femmes mal nées, malmenées, mal loties, des femmes fortes, des femmes fragiles, vulnérables, sans défense, des femmes meurtries. Des écorchées vives d'une société hypocrite, corrompue, et surtout criminelle, jusque dans sa pudibonderie. Une société qui réprime, étouffe, pend, lapide, torture, assassine sous le voile. Je ne chercherai à les décrire comme des anges, ni comme des putains, non comme de pures victimes. Mais comme des femmes. Des femmes étonnantes. Et ce livre sera leur sanctuaire. Leur Mausolée ». Ce sanctuaire est chargé de bruit et de fureur. De la fureur de vivre de ces femmes et de celles et ceux qui vont lire leur histoire. De ce bruit que chacune enferme en elle, cette colère contre ce "merdier pas possible", ces répressions, privations, interdits, humiliations qui ont conduit à la frustration, à la haine de la chair. Comme ultime provocation, l'écrivaine a souvent dit ici et là de son roman qu'elle voudrait qu'il "fasse bander le cerveau de tous". Notre cerveau se met en branle à chaque confession, à chaque humiliation, à chaque misère infligée, la pire, la première étant cette religion - comme d'autres - qui inculque la haine du corps et du plaisir sexuel. Toujours utile à rappeler.

 

 

Les Putes voilées n'iront jamais au paradis ! de Chahdortt Djavann chez Grasset

 

Tag(s) : #Littérature, #Féminisme, #Chahdortt Djavann, #Les putes voilées n'iront pas au paradis

Partager cet article

Repost 0