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Lui qu'on aimait tant classer dans les héritiers de la Nouvelle Vague et de ses grandes largeurs vient de prouver une nouvelle fois qu'il était de la même trempe qu'elle. Capable de s'acoquiner avec des histoires inattendues en gardant sa langue si singulière. Honoré est de cette trempe des touches-à-tout épris de raconter des histoires avec une exquise fantaisie. Le réalisateur des emblématiques Chansons d'Amour adapte ainsi une nouvelle histoire, pas si neuve, celle d'une petite fille bien connue des bibliothèques roses : Sophie de Réan et ses malheurs. Quand la nouvelle de ce tournage était tombée bien des fans s'étaient demandés 1/ pourquoi ? 2/ quel rôle pour Louis Garrel dans ce film avec des enfants pour les enfants ? Y aura-t-il de la place pour les chansons sentimentales d'Alex Beaupain ? Que le fan est un petit être bien étrange, terrorisé par la modification d'un style tant chéri, alors que la révolution est la base même du cinéma. Après réflexion, après avoir retrouvé son âme d'enfant pur et fait taire son âme de fan têtu, il peut dire que cette adaptation était logique dans la filmographie du cinéaste. Après s'être épanché sur les élans du cœur de Junie dans La Belle Personne aka La Princesse de Clèves à la sauce lycée parisien des années 2000, après avoir revisité les délires dionysiaques des Métamorphoses d'Ovide dans son dernier passage à l'écran, il était presque écrit que le cinéaste, aussi écrivain de livres pour enfants, s'intéresse aux 400 coups de cette petite fille tout sauf modèle qui fut cependant le modèle de tant de gamines traumatisées ou amusées par sa folle inventivité. La petite Sophie de Réan a le diable au corps. Les bêtises la démangent. Ou serait-ce un élan de vie, une formidable curiosité sans limite qui habite ce charmant petit monstre ?

Avec Sophie, Honoré fait un malheur

Les deux. Notre turbulente Sophie - car cette Sophie-là appartient à tout le monde, sa mère, « sa bonne », son cousin Paul et ceux qui la regardent faire son show durant deux heures – possède un caractère bien trempée qui échappe à tout le monde. Personne ne peut aller à son rythme de casse-cou. La caméra virevoltante de Christophe Honoré d'entrée est le symbole de cette Sophie indomptable. Quoiqu'on lui dise c'est l'instinct de Sophie qui la commande, elle et ses actes. Elle maltraite sa poupée, découpe les poissons rouges de sa mère comme du saucisson, sert l'eau du chien en guise de thé à ses camarades de jeu, martyrise un écureuil (qui a le chic ici d'être). Le tout dans un théâtre hors du temps, le château de Réan où il fait si bon vivre. Où les activités sont d'un autre temps : la sieste sur l'herbe, les confitures avec « ma bonne », l'heure du thé avec les sages petites voisines... Dans une réalité qui lorgne temps sur son passé idyllique, Christophe Honoré aurait pu reproduire ce passé sage comme une image. C'est mal connaître cet amoureux de l’œuvre de Jacques Demy. Le cinéaste sort l'héroïne de la Comtesse de Ségur de son formol et ridicule au passage toutes les productions françaises du box-office lorgnant sur la séduction de nos chères têtes blondes. Sa Sophie pétille d'intelligence et d'une excitante modernité. Elle joue autant avec ses camarades d'écran que les spectateurs de la salle. C'est nous qu'elle regarde, nous à qui elle tend la main pour jouer, nous à qui elle redonne l'âme précieuse de l'enfance. S'émerveiller de la beauté des choses de la vie, sans lasser la minute suivante, rire des adultes, les faire tourner en bourrique pour les aimer follement l'instant suivant. Honoré n'oublie rien de l'enfance, ce doux enfantillage où les souvenirs se gravent dans les paysages et les rires des uns et le goût des choses. Dans ce tableau plus que parfait, où l'esthétique picturale d'un Ingres pointe à plusieurs passages, n'en oublie pas l'indélicatesse de ce passage délicat : l'adolescence. Pour ceux qui connaissent leur classique, Madame Fichini fait inévitablement partie du tableau. Interprété par une Muriel Robin, éternellement capable de faire rire et de déchirer le cœur avec son masque que l'on soupçonne abîmé par la vie, elle est la belle-mère de Sophie. C'est avec elle que le père de Sophie se mariera suite à la perte de sa douce épouse Madame de Réan (incarnée par Golshifteh Farahani). Elle qui héritera de la charge de Sophie quand son père disparaîtra à son tour. Elle ne fait pas perdre à Sophie le goût des bêtises mais des choses de la vie. Elle gomme l'exquis sourire de l'enfant, fait taire l'espièglerie de l'enfance. Pire, elle la rend méchante auprès de ses anciennes camarades de jeu notamment, les délicieuses Camille et Madeleine. Cette dernière demi-heure du film voit le paysage mourir sous le poids d'un hiver dur et l'élan de vie de Sophie diminuer sous les sermons de Madame Fichini ou serait-ce passage transigeant à l'âge adolescent ?

 

Attention spoiler. Cette escapade chez cette charmante Melle de Réan se boucle sur un happy-end chanté. Impossible alors de ne pas penser à un parallèle avec un film de Jacques Demy. Le seul cinéaste capable de faire d'une tragédie un enchantement. C'est tout l'esprit de cette épopée juvénile d'un autre temps que Christophe Honoré avec son amour démesuré du cinéma et la fougue de son casting, balançant finement entre la douceur des mères (Golshifteh Farahani et Anaïs Demoustier) et l'espièglerie des kids notamment de la star Caroline Grant qui fait tant de ce film un moment sensible et festif, un instant arraché à sa morne vie d'adulte.

Tag(s) : #Cinéma, #Les Malheurs de Sophie, #Christophe Honoré, #Enfance

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