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Un peu de mythe de temps en temps ne fait jamais de mal à la réalité. Le mythe du soir est un film raté dans les faits. Une copie presque conforme de moins bonne qualité d'un classique légendaire, de 1942. Casablanca, accoudé à une table, les yeux dans le vide, le verre à la main, Rick alias Humphrey Boggart, autrement dit le plus beau mec de l'époque, se souvient d'un amour parisien à l'aube de l'Occupation. Dans la brume de la nuit marocaine, Borsalino sur la tête, il doit dire adieu à cet amour à peine retrouvé et aussitôt envolé. Elle s'appelle Ingrid Bergman, elle est belle et douce. Il est amer et cynique. Un grand classique du cinéma hollywoodien, quoi. Ensemble, dans ce Casablanca de Michael Curtiz, ils forment un couple légendaire. Trois ans plus tard, sur grand écran, dans une brume identique mais un pays plus exotique, ils se feront voler la vedette par une production nettement moins bonne mais un couple au charisme nettement plus affriolant car inattendu, prêt à exploser en cœur tous les standards du cinéma américain.

Look the coup de foudre sur grand écran

Au départ de cette histoire, pourtant, il y a des mâles typiquement ricains et un défi viril entre deux amis. Howard Hawks achète les droits de To Have and Not To Have d'Ernest Hemingway sur un coup de tête. Il a parié avec le grand écrivain qu'il réussirait à adapter cette histoire impossible. Initialement l'intrigue a lieu en Amérique Latine, mais le cinéaste préfère la moiteur et la brume de La Martinique en pleine seconde guerre mondiale, comme c'est original... Son héros se prénomme Harry et il est naturellement interprété par le type le plus divinement antipathique et individualiste du cinéma américain, Boggy himself. Si le héros du roman aidait à faire passer des clandestins aux States, la version cinéma de notre homme consiste à faire passer des résistants en zone libre... exactement comme dans Casablanca. C'est ici que notre fille, LA fille, rapplique et met tout le monde chaos d'un simple regard joueur et d'une voix de braise. Elle a 19 ans seulement, elle est mannequin et quand elle apprend qu'elle va partager l'affiche avec Humphrey Boggart , elle ne se montre guère enthousiaste. Terrifiée par la caméra, Lauren Bacall prend l'habitude de garder la tête légèrement baissée contre sa poitrine, levant seulement les yeux de temps en temps pour regarder son partenaire. Elle y aperçoit alors sur ce visage un sourire en coin près à tomber dans un panneau peu habituel au cinéma. Voilà, le mythe est né sur une trouille de débutante intimidée et l'amour avec. Si Le Port de l'Angoisse n'a rien d'un chef-d’œuvre cinématographique, dans le genre tomber amoureux, on ne fait guère mieux. Normal, notre grande bringue va apprivoiser en un rien de temps ce faux rabat joie de Boggy. Sauf que la séduction s'opère par des méthodes plutôt méconnues en ce temps-là à Hollywood. Historiquement dans Le Port de l'Angoisse, Lauren Bacall pourrait être la grande sœur de Jane Russel et Marilyn Monroe dans Les Hommes Préfèrent les Blondes, film culte d'Howard Hawkes, tourné dans les fifties et pensé comme un manifeste féministe où si les hommes préfèrent les godiches, les femmes apparaissent comme bien moins stupides qu'eux. Lauren Bacall est la première girl next door littéralement. Toujours à toquer contre la porte de Boggy pour lui proposer un verre ou un battle de regards. Car le réalisateur et son scénariste ont imaginé cette Marie Browning comme non pas comme une créature sensuelle – bien qu'elle le soit, le corps sculpté dans sa robe noire, faut pas déconner – ils l'ont pensée, désirée avant tout comme un égal de Boggy. Un personnage féminin qui vole, qui a de la jugeote, ne minaude pas et enchaîne clopes et verres comme son alter ego masculin. Sur ce port qu'on ne voit quasi jamais, parce que la majeure partie de l'action consiste à traîner au bar ou à se toiser dans la chambre de l'un puis de l'autre, Miss Bacall, future dernière épouse de Boggy, promène son divin dédain avec sa voix un peu rauque et son regard à se damner brouillé par un nuage de fumée. Parce que cette fille-là, elle boit, elle fume et elle drague avec une technique bien à elle. Une voix rauque, le regard un peu bas et une provocation qui fait sourire Boggy comme jamais il n'a sourit jusqu'ici, et pourtant dieu sait qu'on a maté sa tronche. Il est assis, elle est debout. Elle le toise, il sourit. Et avant de fermer la porte, elle balance cet appel à ce qu'on est libre d'interpréter. La réplique « Si vous avez besoin de moi, vous n'avez qu'à siffler. Vous savez siffler, Steve ? Vous rapprochez vos lèvres comme ça et vous soufflez ! ». Boggy répond par un sourire irrésistible, un sourire qui dit son bonheur d'avoir enfin trouvé un fille digne de ce nom, un alter ego. Elle mène la danse. Elle la mènera jusqu'à ce que Boggy trace sa route dans un grand sommeil définitif en 1957. Ensemble, avant l'heure, ils seront violemment sexy et avant-gardistes.

Look the coup de foudre sur grand écran
Tag(s) : #Cinéma, #Le Port de l'angoisse, #Howard Hawks, #Lauren Bacall, #Humphrey Boggart

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