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« Aucun adolescent n'a jamais voulu être critique » disait François Truffaut. Eh bien si. Plus d'un en a rêvé. Et pour cause, y a-t-il mieux que de passer ses journées à lire des bouquins, écouter des disques et voir des films en avant première ? Pour Arnaud Viviant, passé par la case Le Masque et la plume, Libération et Les Inrocks – le must en matière de critique – il est clair que non. Pas mieux que ce job qui consiste à savoir conjuguer le verbe aimer autant que le verbe détester. Alors quand le critique aguerri décide de passer de l'autre côté du miroir, devenant écrivain soumis au feu des critiques, le lecteur-critique se dit « pari risqué ».

 

Risqué de se peindre traînant tour à tour chez son psy, sur des sites Internet sadomasochistes, à la terrasse du Flore et dans ce fameux et précieux « couloir de la mort » pièce majeure où le critique entrepose la matière de son métier : les livres. Vous l'aurez donc compris : dans La Vie Critique c'est une histoire de critique que le critique conte aux lecteurs. Tout entier écrit à la troisième personne, ce roman ne manque pas de ce que le commun des mortels aime dans l'art précieux de la critique. Des phrases bien tricotées, des artistes assassinés sur le parvis de la vérité, des écrivains comme on en fait plus, des sarcasmes pour distraire la galerie, des amusements faciles et puis des fulgurances verbales de toute beauté. Si le critique n'est jamais aussi compétent que pour descendre un artiste maudit par le non talent, il n'est jamais aussi touchant que quand il est bien décidé à en découdre avec un amour qu'il doit à tout prix vous contaminer, vous faire aimer. C'est le cas, dès les premières pages. En une phrase habilement tricotée. « Il avait remporté son corps, elle avait gagné sa tête. Elle le pénétra de littérature. » Touché, coulé. Le lecteur s'éprend lui aussi d'elle. Elle c'est Michèle sa belle du lycée, celle qui conduit le jeune garçon-futur critique sur le chemin perdu de la littérature. Viendra avec elle les Jean-Paul, Samuel, Roland, Marguerite, Guy. Souvent, ce compagnon aimant et infidèle, ce père aimant et borderline pense à celle qui lui a donné le goût des lectures bien faites, peut-être l'écoute t-elle sur France Inter. On écrit jamais pour soi, toujours pour quelqu'un, pour lui c'est pour elle.

 

Les premières pages sont donc celles d'une furtive histoire d'amour, avec Michèle, avec les mots. La suite est la vie d'un critique d'aujourd'hui ayant eu la chance de débuter quand la critique avait bonne presse. À l'époque, à Libé, le maître Bayon lui avait enseigné cette branche – déjà – déclinante du journalisme : la critique. « Fermer l'angle de ses papiers, oublier le pseudo-lecteur lambda pour se concentrer sur l'unique lecteur fan, en transformant l'écriture dite journalistique en idiolecte, seul moyen d'imposer une signature en oriflamme. » Arnaud Viviant a respecté les conseils du maître, rudement déconseillés dans les écoles dites de journalisme. Son bouquin est fait pour le lecteur -fan de cet art malmené. Son bouquin n'a aucun angle, part en vrille, des séances de psy au séances maso, aux errements dans un beau Paris aux paris d'assassiner Onfray ou autres. Ses égarements sont parfois durs à suivre, on l'aurait bien abandonné à la frontière suisse avec Rousseau et sa maîtresse, ce looser magnifique. Mais finalement on poursuit les ressacs de phrases, la prose ciselée, teintée d'autodérision et ce regard perçant sur un métier qui pointe comme tout le monde au Pôle Emploi.

 

Si ses égarements avec autrui (amante, comparses critiques et psy) sont jubilatoires, c'est son refus d'appartenir au monde d'autrui, à ces grandes personnes, qui marquent et marchent le plus. Sensibilité exquise du grand gamin qui se souvient du petit qu'il fut écoutant en secret, calfeutré dans sont lit les critiques du Masque et la Plume. « La mystérieuse fonction qu'exerçaient ces gens était ce qui l'attirait le plus. Ils riaient et se disputaient, parfois comme si quelque chose de grave était en train de se dérouler, sorte de guerre dont il ne comprenait ni les tenants ni les aboutissants. » Souvenir vivifiant d'un garçon qui finirait par devenir l'un de ces gens qui se disputent violemment pour une chose grave : l'art. Souvent nombriliste – comme un bon écrivain -, très souvent minable – comme la plupart des êtres – jamais sans son franc parler – comme un bon critique, cette troisième personne qui raconte la vie critique de « ce métier en voie de disparition » inspire sympathie et finalement optimisme pour le plus beau des métiers. Car son constat est bien plus rassurant que toutes ses pages grattées dans une ère précaire pour la profession : «Il ne grandirait donc jamais. La seule chose rassurante, peut-être, c'est qu'il arrivait maintenant à se le dire.»

La Vie Critique, Arnaud Viviant, Belfond

La Vie Critique
Tag(s) : #Littérature, #Journalisme, #Critique, #Arnaud Viviant, #François Truffaut

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