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J'aimerais bien refaire l'histoire. Dire la première fois c'était toisant du regard le sulfureux Gérard Philipe. Ou dans un dortoir de grandes filles avec Jean Marais. Ou bien grimée en garçon courant une passerelle, suivie de deux amoureux essoufflés par sa puissance de vie. Ou poussant Claude Rich du haut d'un balcon ensoleillé, avec le regard teinté d'un désir de vengeance. Demandant à un jeune Jean-Pierre Léaud de rattraper son chien. Disant « je t'aime » au téléphone dans l'ombre d'une nuit parisienne à Maurice Ronet. Buvant, clopant, jouant scandaleusement à deux pas de la Baie des Anges. Recevant sur sa jeune joue une gifle d'un Gabin déjà vieillissant. Affrontant d'un regard de grande dame un Delon de la race des seigneurs. Laissant Dewaere et Depardieu envoyer valser ses vêtements. Jouant à la révolution avec Bardot sur un autre continent. Regardant Depardieu lui vendre des machines à laver. Ou racontant de sa voix inoubliable un amant d'Indochine. J'aimerais bien rendre l'histoire plus singulière, plus cinématographique certainement. Mais non, la vérité c'est que comme bien des enfants nés à la fin des années 80, dans leur mémoire qui flanchera un jour, subsiste cette première fois qui n'est autre qu'un moment de télévision. Le souvenir d'une jeune Vanessa Paradis se penchant, tendant la main, vers elle, une belle vieille dame souriante et émue. C'est là où la cinéphilie est un fantastique tourbillon d'associations, de significations, de savoirs et de sourires. On a 8 ans pas plus, on tombe en amour d'un moment de télévision qui tournera en boucle dans les zappings et on comprendra 7 ans plus tard d'où vient le souvenir, la chanson, l'histoire, le fameux « plaisir du rocking-chair nous conduit au plaisir de la chair ». On s'en fabriquera bien d'autres avec elle, seule compagne avec d'autres grands comme elle, de mornes après-midi provinciaux. On s'en fabriquera beaucoup de souvenirs avec elle, pour apprendre on ne sait trop quoi, l'amour, la résistance, la libération, le tourbillon de la vie. Des souvenirs de la race des sulfureux. Car si Bardot était un corps sulfureux, un corps avec paroles, elle était une voix d'abord, envoûtante et fatale, un air de tout savoir ensuite sur le tourbillon de la vie, de se foutre du qu'en dira t-on de l'époque, celle où elle monte sur les planches avec Gérard Philipe sous la direction de Jean Vilar ou de Cocteau, de l'époque où Louis Malle fera d'elle une femme fatale d'un genre nouveau, de l'époque où chez Blier elle se fait déshabiller par deux voyous sur la pellicule. Elle était du genre à envoyer valser les avis, les préjugés. Elle était comme le temps qui l'avait vu grandir, désireuse d'en finir avec le vieux monde et de ses avis rétrécis, désireuse d'être libre. Elle était comme la bande des Cahiers, comme la crème de la crème de l'époque (Truffaut, Godard, Antonioni, Losey, Demy...) capable de chérir le meilleur d'hier et de fabriquer demain, tout en se laissant enlacer par le présent.

 

Errante du coeur

Jeanne Moreau est partie rejoindre ce vrai scandale qu'est la mort. « Adieu ma vie » chantait-elle, entre autres. Jeanne est partie rejoindre quelques femmes de sa trempe, Duras en tête. Elle est partie et comme à chaque femme un peu, beaucoup inspirante qui se tire, cavale vers ce sombre ailleurs où si ça se trouve elles rigolent en cœur et en clopant avec son ami Marguerite, on a envoyé des textos, des tweets, des images sur Instagram pour ressasser un passé qu'on imagine au-dessus du lot. Largement au-dessus du lot. Ce passé où elles gagnèrent leur liberté à l'écran, en roman ou en chanson. Quand l'annonce de sa mort est tombée, on a eu envie de dire comme elle quand Belmondo lui demande si ça va avec Jules et Jim ?. « Moderato » qu'elle répliquait avec une malice exceptionnelle. C'était chez Godard et c'était divin. Ça allait moderato, ouais. Parce que quand on a visionné beaucoup trop de films enfant, dans le vieux canapé familial sous le regard bienveillant d'un géniteur qui ne transmettait que ce qu'il jugeait mérité d'être transmis, ça fait toujours un petit pincement au cœur de voir partir les acteurs. Les seuls êtres qui semblent vraiment rester là, dans l'ombre si besoin. Et puis j'ai écouté sa voix fatale « qui me parle d'elle ». India Song en tête, Duras jamais loin. Et toutes les autres. J'ai réalisé ce que j'avais toujours su depuis que j'avais volé un album dans la bibliothèque familiale : Jeanne Moreau ce n'était pas seulement une actrice mais une chanteuse. Avec le temps, il est permis de le penser : ces chansons la dessinaient sûrement mieux encore que ses films. De petits hymnes à la liberté et la vie de cocagne. Elle qui chantait "Adieu la vie" n'aurait pas aimé qu'on la pleure.  Elle chantait les amours barbares avec des tortures, pas de bague au doigt mais juste un fil de soie, les voyages, les îles ensoleillés, les reproches, la célébrité et le cinéma bien isolé dans les lumières, une valse avec un homme d'amour, les rêves de fermeture éclair remontée d'un air fier, les nuits sans toi, des cafards, les rires, les beaux mâles le temps d'une nuit, les femmes qui varient, les aventures bellissimes et les rencontres rarrissimes, les histoires, les chansons qui ne parle que d'elle. Elle, femme fatale comme on en voit trop rarement, fatale pour les autres et pour elle-même qui a su laisser en héritage au cinéma français pas seulement des rôles inoubliables, mais aussi et surtout des désirs de liberté à n'en plus finir.

 

 

"L'écouter fait périr le cafard" de son départ.

Tag(s) : #Cinéma, #Jeanne Moreau, #Truffaut, #Louis Malle, #Orson Welles, #Alain Delon, #Jean-Luc Godard, #Gerard Depardieu, #Brigitte Bardot, #chanson française, #Jacques Demy

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