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Je suis tombée amoureuse. D'un mec, d'une fille, d'une série. Je ne sais plus très bien. Je sais juste que le lendemain de cette rencontre, vite consommée en une nuit, je prêchais l'intelligence de cette série féministe et la plastique de rêve de Kevin Bacon à mon entourage – public plutôt peu réceptif au concept de « Kevin Bacon est trop sexy » et ennuyé d'avance face à l'argument du « tu sais, c'est hyper féministe comme série ». Argument, il faut bien l'admettre, qui veut tout et rien dire dans une pop culture qui use et abuse de féminisme.

 

Féministe, I Love Dick l'est et le revendique mais en plus de cette étiquette encombrante pour les uns, passionnantes pour les autres, cette trop courte série se creuse les méninges pour produire une réflexion inédite sur la place de la femme... artiste, jamais vue sur le petit écran. « Ceci n'est pas une lettre d'amour c'est un manifeste ». Ceci pourrait résumer la série de la scénariste américaine Jill Soloway, qui a réalisé les 8 épisodes de I Love Dick pour Amazon. Littéraire et libérée, la série l'est autant dans son propos que par son origine. Une explication s'impose. 1/ Elle est l'adaptation d'un livre éponyme de l'auteure (et aussi artiste et vidéaste) Chris Kraus. Une roman aux airs d'autofiction qui paru en 2007 pour la première fois aux USA, avant d'être réédité – coup de génie (marketing?)– en 2015. 2/ La série est une œuvre épistolaire. Chaque épisode est une lettre qui débute toujours par « Dear Dick », une lettre écrite par Chris l'héroïne, une artiste vidéaste new-yorkaise interprétée par LA GENIALISSIME Kathryn Hahn. Le destinataire de chaque lettre n'est autre que le fameux Dick, diminutif malin de Richard interprété par LE GENIALISSIME Kevin Bacon.

I Love le female gaze

Et c'est là où les ennuis commencent. Dick ne fait pas seulement écho au sexe masculin ou au connard de service, il est un homme bien spécifique. Un homme que Chris rencontre en accompagnant son mari romancier dans une communauté universitaire au Texas. A la tête de cette communauté arty, un type qui est sur toutes les bouches : Dick. Première apparition du personnage pour Chris : se baladant au loin sur un cheval. Seconde : se constituant une cigarette avec la grâce doublée d'insolence. Tête de Chris ou plutôt corps de Chris : ne touchant plus terre.

 

Ceci n'est pas une lettre mais un manifeste qui inverse les rôles établis depuis des lustres. L'objet du désir féroce devient un homme. Un homme imbuvable, autoritaire, mutique, un brin dépressif et toute la série de qualificatifs qui se drapent d'un aura sexy. Un Kevin Bacon charismatique puissance 1000 et insoupçonnable – il faut bien le dire - est né. Il balade sa carcasse de cow-boy sexy dans la petite ville de Marfa au fin fond du Texas. Il crève l'écran, aimante les désirs sexuels et intellectuels de toute la petite communauté. Et sur cette perspective méga hot basée sur « quand est-ce que Dick succombe à Chris ? » ce qui semble très mal partie – et ce dès le premier épisode où il rabaisse la femme artiste plus bas que terre en un simple échange - toute une série de questionnements sur la place de la femme dans son couple, dans ses années qui gagnent et surtout dans sa vie professionnelle vont venir se greffer sur ces corps en attente d'un réveil.

I Love le female gaze

Titre, sujet, obsession, tout est marqué au fer rouge de l'homme Dick dans cette série. Un homme objet, songe, fantasmé, sublimé comme la femme l'est depuis des lustres dans les films, les romans, les séries, les peintures. Aujourd'hui à la caméra, à la narration, à l'action : des femmes... soucieuses s'appliquent à produire du female gaze tout en disséminant ici et là leur réflexion sur des décennies, que dis-je, sur plus d'un demi-siècle. La rencontre avec Dick ne va pas seulement faire naître le désir sexuel de Chris, elle enclenche le processus créatif, oeuvre pour l'œuvre et une remise en question de sa place en tant que femme artiste dans un monde détenu par les hommes. Dick lui laisse sous entendre dès le premier épisode, que la plupart des films fait par des femmes ne sont pas si bien, et il ajoute « c'est assez rare qu'une femme fasse un bon film, car elles doivent travailler malgré leur oppression, et ainsi les films sont décevants ». Dans cette scène, le mari de Chris reste muet, elle rétorque coûte que coûte ses « Sally Potter, Jane Campion, Chantal Akerman ». Jill Soloway pour appuyer son propos (ou ne serait-ce que pour signaler le peu d'exemples?) incruste des images des héroïnes de ces dernières. A cet instant la série bascule dans cette autre dimension, supérieure à la simple érotisation de tel ou tel corps, I Love Dick n'est pas seulement désirable pour son female gaze. Dick is a dick, dans tous les sens du terme. Bite ou connard, peu importe, par cette provocation ou cette conviction, il la force à se réveiller, à réaliser sa médiocrité voulue ou forcée, celle de son couple, de son mari. Le réveil de Chris passera par des lettres, un manifeste, des situations rocambolesques, beaucoup de paroles à elle-même et pas mal de cafouillages devant Dick. Quand ce vieux rustre comprendra qu'il est l'objet d'un désir, d'une œuvre, il confiera à Sylvère le mari de Chris « C'est humiliant d'être une muse ». Tout est dit et plus encore. Car avec son style ciné indé, sa lumière sublime, ses seconds rôles du tonnerre, son montage bien ficelé, cette série a à dire à chaque plan. Elle se pense, comme se regarde. Parfait combo.

Tag(s) : #Cinéma, #série, #Télévision, #I Love Dick, #féminisme, #female gaze, #Kathryn Hahn, #Kevin Bacon, #Chris Kraus, #Jill Soloway

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