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Depuis Cannes, les salles obscures attendent deux baisers. Les deux ont pour lèvres principales Léa Seydoux. L'un est échangé avec une fille. L'autre avec un garçon. L'un est signé Abdellatif Kechiche. L'autre signé Rebecca Zlotowski, réalisatrice-complice du beau Belle Épine. C'est ce second baiser magnifié dans une bande-annonce nommé désir que septembre nous livre sur grand écran. Il n'a rien à voir avec les habituels baisers de cinéma que le cinéma français aiment nous survendre. Il n'est ni parisien, ni bobo, ni CSP +, ni commis par des êtres en tout point parfaits dans les faits. Non, celui-ci appartient à la classe des oubliés, des précaires, de ceux qui alignent les petits jobs pour tacher de faire survivre au jour le jour les leurs. Le décor de ce baiser sous haute tension est fait de bières, de rires gras, de tablées bruyantes et suintantes les journées de dure labeur. La première fois que le baiser crève l'écran, la fille ne connaît pas encore le garçon. Elle se pointe devant le petit nouveau dans la communauté des travailleurs, cheveux et short très courts, lui demande de se lever et sous le regard de tous et de son mari en priorité, l'embrasse à pleine bouche. Le baiser à l'érotisme extrême est une alerte, un danger qui guette et peu vous foutre en l'air à tout moment : il symbolise « la dose ». La dose à laquelle chacun de ces précaires intérimaires s'expose en passant la porte de la centrale nucléaire dans laquelle ils bossent. A peine débarquer dans cette communauté où la solidarité est la première des règles, Gary a goûté à la dose fatale. Contaminé et consentant à frôler l'amour et la mort au bord de ce fleuve qui borde la centrale. Sorte de Styx qu'il arpente pour retrouver l'amour et qui à tout moment peut lui enlever la vie.

 

A tout moment, tout peut basculer. La radiation, la perte de l'amour, la découverte de la tromperie et la culpabilité de celle-ci peuvent emporter les travailleurs de l'ombre. La force première de ce second long-métrage signée Rebecca Zlotowski est cette tension qui règne à chaque plan, chaque lieux où le couple passe. Partout ils peuvent trépasser. Partout ils peuvent nous être enlevé. Enlevé par un mauvais geste dans la centrale nucléaire. Enlevé par la pénibilité d'un amour passionnel. Enlevé par la jalousie d'un mari ou la colère d'un camarade de travail. Parce que la caméra de la réalisatrice devient documentaire plus que cinématographique quand elle filme les gestes des travailleurs pris au piège du ventre de la centrale, parce qu'ils savent que le moindre mauvais geste leur sera fatal, le spectateur est condamné à se mettre sous hypnose comme eux. Prendre garde à l'erreur qui guette. Bel et bien de notre temps, et j'ajouterai même tristement de notre temps, ce Grand Central expose avec intelligence l'exposition dangereuse de ces prolétaires anonymes traités comme on traitait les travailleurs il y a un siècle.

 

Les premiers rôles-stars (Tahar Rahim et Léa Seydoux parfaits) ne font jamais de l'ombre aux seconds rôles dont le jeu toujours justement dosé est un noble hommage  rendus à ces ouvriers les plus exposés aux radiations. Chez Zlotowski, l'histoire du couple et l'histoire de la communauté ouvrière vivent sur un point d'égalité. Intimement liés, jamais l'un ne volera la vedette à l'autre et les plus belles scènes n'auront pas leur préférence. Ainsi on reste autant fortement marqué par la beauté d'une scène nocturne, où Tahar Rahim dans le silence du fleuve suit son amante qui s'offre à lui sans un mot simplement par un regard, que par une interprétation sublime de Maladie d'Amour, d'Henri Salvador, par une ouvrière pour ses camarades travailleurs. Si le décor de Grand Central est pollué par ces grandes cheminées fumantes au loin, ce campement précaire des ouvriers, ces descentes de bières intempestives et toutes ces radiations qui guettent les corps des travailleurs, il n'en demeure pas moins d'une beauté rare, d'une virtuosité enivrante, d'une cinéphilie d'une grande tendresse envers le cinéma social de Renoir. Un film d'une puissance et toxicité qui colle à la peau. L'unique but du cinéma.

 

 

Grand Central : dose fatale signée Rebecca Zlotowski
Tag(s) : #Grand Central, #Rebecca Zlotowski, #Léa Seydoux, #Tahar Rahim, #Cinéma

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