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C'est un petit livre rouge. Plus large mais moins épais que celui qu'Anne Wiazemsky et Jean-Pierre Léaud brandissaient fièrement dans La Chinoise. Un bouquin du genre auquel on croit fermement, aveuglement, qu'on pourrait brandir à la façon des deux acteurs par amour de la cause. La cause cette fois-ci n'est pas politique, mais cinématographique d'abord, politique ensuite, elle s'appelle Jean-Luc Godard. L'auteur du petit livre rouge, Olivier Séguret, ancien journaliste à Libération, ne cesse d'y croire et d'y travailler. L'objet de ce livre n'est pas une énième rédaction sur Godard, une nouvelle biographie du plus grand génie suisse. Non, le journaliste préfère la sensation du film de Godard, le dialogue parfois obscure avec le réalisateur, plutôt que les faits ou les dates qui articule sa filmographie. Lui veut saisir la puissance du langage godarien par le prisme personnel. Cela donne une centaine de pages, pas plus, fruit d'une année de travail, de l'hiver 2013 à la fin 2014. Une histoire d'à peine un an brodée de souvenirs, de lettres, de déclarations d'admiration, d'allers-retours en Suisse et d'une fin annoncée, celle de Séguret au journal Libération.

La Chinoise de Jean-Luc Godard (1967)

La Chinoise de Jean-Luc Godard (1967)

Sous la plume de l'auteur, il y a les différentes peau d'un journaliste. Le critique qui voit mourir à petit feu son journal tant aimé, le cinéphile qui craint la disparition de son réalisateur favori et fatalement le journaliste spécialiste qui doit préparer une nécrologie, la marque emblématique de Libé qui « enterre avec plus de talent que quiconque ». « S'il y a bien une mort que je ne souhaitais pas assumer c'est bien celle-ci » écrit-il. Toute l'histoire se brode autour de cette rumeur qui se répand à l'hiver 2013 « Godard serait malade, très malade, sous-entendu mourant ». Cette mort annoncée avant l'heure, Séguret en hérite. Un cadeau pour un journaliste, un fardeau pour un admirateur. Il lui semble impossible dans ce cas précis de faire son beurre, de rivaliser de bons mots et autres titrailles grandiloquentes sur ce pauvre Godard. Pourquoi ? Parce que Godard et Libé mènent le même combat. « Nous, Libé et vous Godard sommes les conjoints générationnels et des enfants réciproques » écrit-il accablé à Godard, lui-même. Mots qu'il n'enverra d'ailleurs jamais. Comme ce cri du cœur, tendrement désarmant, quasiment passionnel : « Aidez-moi, ne mourrez jamais ».

 

L'art de la nécrologie ici, recomposer des fragments de vie grâce à quelques jolies tournures, est un prétexte pour déclarer sa flamme à Godard. C'est assez égoïste sur la forme et n'intéressera - hélas - que les acquis à cette cause qu'est le cinéma de JLG. C'est assez bouleversant sur le fond sur ce que la question de cette construction de nécrologie et de la mort de JLG pose  à savoir « comment le cinéma moderne va t-il habiter le silence qu'il laissera ? ». Cet amour immodéré pour l'auteur de Adieu au Language dessine une réhabilitation d'un cinéate qu'on pense en dehors de la vie, perdu là-bas dans son refuge de Rolle. « Une illusion d'optique laisse croire que Godard se serait retiré de notre paysage. Alors qu'il a été toute sa vie actif, très actif » et qu'il continue à l'être comme le prouve l'auteur au fil de ses rencontres avec l'hermite de Rolle. Avec sa compagne Anne-Marie, JLG travaille comme un artisan méticuleux et solitaire, curieux autant de son temps que de celui qui vient de trépasser. Sa révolte sincère, née de l'observation attentive et recluse d'un monde en déclin, passe pour du dédain. En « griboullant » sa nécro, en s'aventurant dans les alpages suisses et en puisant dans sa mémoire cinéphile et sensorielle, Séguret sauve Godard de ce qui passe pour du mépris ou de la folie. Il le sauve de sa petite mort, sa mort cinéphile dirons-nous. Il le sauve auprès des convertis et, ose t-on espérer, le fera découvrir aux plus septiques. Dans ce récit très personnel, collage d'épisodes journalistiques et d'analyses très personnelles, Séguret pose comme un miroir entre l'écran et le spectateur globalisé, un miroir qui permettrait à chacun de savoir qui a fui l'autre en premier.

« JLG envisage le monde tout entier sous l'idéal absolu du cinéma, se promenant chaque jour parmi les images de ses grands maîtres lisant, interprétant l'histoire du monde à travers les images que nous léguées le cinéma et la transmettant strcitement ainsi ; c'est l'idéal absolu, aussi, qui fait du cinéma l'irremplaçable passeur artistique, intellectuel, scientifique historique de son temps... Nous avons hérité d'un cinéma qui était un absolu et il est devenu relatif. Le cinéma était le soleil, l'astre central autour duquel Godard, nous, le monde tournaient. Et puis il s'est déplacé. Il a pris place parmi d'autres étoiles. Evidemment ce n'est pas lui qui a bougé mais nous, notre connaissance, qui avons dézommé. Nous qui voulons toujours plus d'écrans, mais moins spécifiquement des écrans de cinéma. Nous y ajoutons des séries, des jeux, du web. Ce n'est pas Godard qui nous a quitté, c'est nous qui l'avons quitté. Nous qui avons embarqué pour un autre monde dans l'illusion duquel nous nous berçons. Le problème c'est que le mond de Godard existe bel et bien. Que son cinéma en est chaque jour une démonstration en actes. Que Godard est du coup la dernière preuve tangible de notre erreur, de notre fourvoiement, de notre illusion : c'est nous qui avons quitté le monde et Godard y est resté. »

La quatrième de couverture disait donc vrai. Ce livre n'est pas tout à fait un livre. C'est le fruit d'une nécrologie en construction, de plusieurs interviews, de nombreuses heures, voire années, à penser et ressentir le cinéma de Godard. C'est une certaine idée du cinéma, de la critique et plus largement du journalisme qui explose... comme dans un film de Godard. Un morceau de vie saisit dans le vif auquel a été rajoutées quelques parties lyriques pour la beauté de la forme... comme chez Godard. Séguret raconte son rapport particulier au cinéma de JLG tout au long de ce petit livre rouge. C'est son manifeste pro-Godard à lui. C'est assez subjectif et pourtant dès le départ désarmant de vérités, d'un constat très personnel dès les premières pages, il dit l'essentiel du cinéma de Godard. De ce qu'il provoque en nous. Ce sentiment d'être face à la vie et  ses diffractions qu'elle impose.

« Le cinéma de Godard ressemble à la vie. La diffraction des sons, des images, ce désordre à la fois chaotique et orchestré est ce qu'il y a de plus proche de la forme réelle de la vie. »

 Godard Vif d'Olivier Séguret (G3J Editeurs)

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