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Voilà c'est fini. C'est aussi simple que ça. Aussi simple que toi qui passe ton temps à zapper d'une chaîne à l'autre depuis que tu es en âge de tenir une télécommande dans ta petite main. 27 ans, putain. 27 ans que ce bruit reconnaissable entre mille nous alerte que ça va commencer, qu'il va falloir se river au plus près de l'écran sur le canapé avant le dîner en famille. 27 ans qu'il nous happe devant notre petite lucarne. Qu'il nous happait, devrais-je dire, c'est déjà du passé. Ça se passait autour de 20 heures. Le père s'asseyait dans son fauteuil. Sa fille dans le canapé à sa gauche. Et pour une fois, ils ne zappaient pas ou ne se faisaient pas la guerre pour tenir le saint-graal qu'était la télécommande. Ils étaient d'accord sur le programme. Ils étaient ensemble pour comprendre le monde ou en rire. La belle époque. Celle où on commence tout juste à comprendre les traquenards du monde qui nous entoure. La belle époque. Celle où on trouve drôlement chouette qu'une pastille de moins de 5 minutes associent les images les plus parlantes de  l'horreur du monde en question et surtout de son absurdité. 27 ans, putain. Avec les mêmes gueules de télé, les mêmes fous rires, les mêmes drames, les mêmes plateaux télés, les mêmes visages endeuillés, les mêmes clowns. La liste est longue de ce qu'on a vu et ressenti en 27 ans et elle s'arrête ici. Le souvenir est flou mais la sensation du rendez-vous intact, le souvenir de cette messe de Canal, du grand Canal, de tout ce que signifiait le cérémonial. J'ai fini mes devoirs. Lui de préparer le dîner. On se retrouve à la même heure tous les soirs tous les deux. On passe à table à quatre quelques minutes plus tard. Puis on refinit à deux sur le canapé pour la fin de Nulle part ailleurs. Ceci est une histoire de mélancolie bien française, ou de la nostalgie de l'enfance, ce truc détestable et pourtant si tendre. Après ce weekend meurtrier, j'ai le droit d'en faire trop, c'est autorisé. C'est autoriser de râler quand on nous propose de devenir des petits abrutis sans cervelle. Celle-là même que souvent la télévision nous ôte. Canal, l'esprit Canal, nous le rendait. Il y avait Didier l'Embrouille, le JT incontrôlable des Nuls, la Miss Météo trop jolie pour être honnête, la coupe de cheveux de Gildas, parfois un live unique de Nirvana au hasard, Baer en génie fou et délicieux, les premiers pas de Jamel, De Caune et Garcia avec Jango Edwards en fou furieux et Gildas un sac poubelle sur la tête, et puis au milieu de ce joyeux bordel organisé, l'information décryptée par l'esprit Canal le dimanche midi avec Le Vrai Journal de Karl Zéro, le vrai 20h00 des Guignols et puis Le Zapping. Surtout Le Zapping. Que reste t-il de l'esprit, de ces années-là, de l'enfance ? Définitivement rien, si ce n'est la conscience de la disparition d'une grande chaîne. Bobo jeuno gaucho, on en a entendu sur Canal. Je me souviens combien l'esprit Canal terrorisait ma mère-grand. Parce que soi-disant, ce n'est pas sérieux de rire de la politique, d'être vulgaire. Justement on riait noir et elle était vulgaire, la politique. Ce n'était pas rire, c'était avoir l'intelligence de comprendre avec l'une des émissions les plus intelligentes du PAF. Pas de commentaires dans une ère où on commente tout, simplement des images qui s'enchaînent, des scènes qui font mouche et voilà le tableau de la société de l'instant T dressé tous les soirs de la semaine à la même heure. Le Zapping prenait la température hexagonale et mondiale. Elle n'était pas très bonne, je l'ai comprise à l'âge où on est en âge de comprendre que tout est plus complexe qu'on ne le pense. Sûrement l'âge où l'on se prend un avion dans une tour. L'absurdité du monde n'est pas terminée mais Le Zapping si, par la connerie de dirigeants qui l'enterrent en prétextant qu'« il y a des zappings partout, et le nôtre n’avait pas de particularité. On ne va pas faire la promo des chaînes gratuites sur une chaîne payante ».

 

La fin d'une époque formidable

Ces types-là sont coupables d'assassiner un des esprits les plus brillants de la petite lucarne, l'histoire de la télé s'en souviendra et j'espère que les abonnés à ce Canal sans esprit s'en souviendront aussi. C'est marrant ou pas, Le Zapping tire sa révérence en même temps que Michel Rocard. Rocard qui disait peu de bien des médias en générale et de la télévision en particulier. Sur la petite lucarne, Michel disait justement dans ses Mémoires «  Depuis que la télévision a atteint 95 % des foyers français et est devenu le média prescripteur dominant (…) une dérive s'est emparé du système médiatique. Cette dérive tend au remplacement progressif de l'information par le spectacle. L'image ne fait pas fonctionner les mêmes neurones que le texte écrit. Sur un écrit, on peut ralentir la lecture, revenir en arrière, consulter un dictionnaire, un atlas, bref on réfléchit. L'image au contraire passe à toute allure, interdit la fixation de l'attention. » Le Zapping déjouait le spectacle. Rusé, il jouait avec pour mieux en dessiner son danger. Certes, il allait vite, il accumulait les flots d'images et de commentaires, mais avec lui, tous les soirs aux alentours de 20 heures on avait le sentiment d'être moins con. Sa disparition entraîne celle de Canal hors de notre cœur. Voilà c'est fini, après une année meurtrie, avant une année de présidentielle, le Zapping est obligé de tirer sa révérence. Canal est définitivement mort. Merci pour ces 27 années à nous avoir rendu moins con.

Tag(s) : #Chroniques de l'asphalte, #Canal +, #Télévision, #Le Zapping, #Boloré, #enfance, #nostalgie

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