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Lange sortait de l’École Normale, c'était pour presque tous les collègues une raison de plus de le haïr. On faisait moins vite le tour de Lange que le tour de Perrin qui ne posait pas beaucoup plus de questions qu'une fouine, qu'un putois. Lange ne vivait pas dans un univers de lieutenant de réserve pieux. Il était à l'extrême limite où la culture rejoint l'épuisement dans une terre frontière de la solitude et de la mort. Il ne parlait guère, mais quand il parlait, ses mots venaient parfois directement de ce pays sans hommes. Il arrivait qu'on prit ses propos pour du scepticisme : il n'était pas sceptique, il croyait à la mort. Il était parvenu à ce degré de la solitude où les liens sont si bien tranchés qu'il n'est plus possible de reprendre pied parmi les hommes. Lange ne le voyait plus que de loin, il était paralytique. Il y avait des gens qui lui conseillaient de prouver le mouvement en marchant, mais il ne pouvait plus marcher, il ne marcherait plus : il attendait la mort.

Lange n'avait plus guère qu'un divertissement : il jouait son propre personnage, il se donnait la comédie. Cette comédie trompait parfois des femmes. Lange disait :

- Les simulateurs sont les hommes qui se défendent le mieux contre eux-mêmes.

Quand Bloyé et ses compagnons furent dans la rue, ils marchèrent sans parler. Trois hommes respectables, qui enseignaient aux enfants. Bloyé se disait qu'il n'avait pas grand chose à leur dire : il aurait pu leur parler dix ans plus tôt, mais il s'occupait plus guère de Dieu, des comédies, des solitaires et des manies de l'intelligence. Lange avait été un de ses meilleurs amis, rue d'Ulm. Il lui dit :

- Quand j'y pense, Bloyé, ton activité me paraît extraordinairement absurde. Qu'est-ce que tu veux faire ?

- Changer le monde, dit Bloyé.

- Il est difficile d'imaginer un univers plus scandaleux que celui où nous avons le malheur de vivre. Mais le scandale, c'est ce qui définit n'importe quel univers. Le scandale c'est qu'il existe des mondes... Vous travaillez à fabriquer un monde où je ne serais pas moins seul...

- Cette idée, dit Bloyé, te permet d'accepter le scandale de ce monde. C'est ainsi qu'on s'arrange...

Lange sourit :

- Je n'aime pas les marxistes. Je n'aime pas les psychanalystes non plus... Ces gens qui vous disent : Vous n'êtes pas tel que vous paraissez être, que vous croyez être... Le monde n'a pas de double fond, les hommes n'ont pas de double fond. Vous posez une question qui n'a pas de sens. Tout ce qu'il importe de fixer, c'est le rapport de l'homme seul à l'Être... Je trouve Valéry naïf de s'étonner que les choses soient telles qu'elles sont, au lieu de s'indigner qu'il en existe. Mon indignation est plus radicale que la tienne. Il est plus radical de nier le monde que le monde bourgeois... Allons sur le Champ de Mars.

Ils allèrent sur la promenade. Lange lut l'affiche d'un journal.

- La seule chose qui me donne du plaisir dit-il, c'est de penser que je vis dans un temps où les pires bouleversement sont constamment possibles. Rien ne vaut s'être drogue pour exciter l'esprit à s'oublier. L'idée par exemple que le sadisme, la violence, le sang dominent l'Allemagne... Quand je lis que des S.A contraignent des prisonniers à se masturber devant eux, je songe que l'homme en est arrivé à un tel pouvoir de bassesse que nous verrons enfin l'espérance se détruire...

Perrin soupira :

- Comment pouvez-vous dire des choses pareilles ?

- C'est ce qui sort de l'intelligence ennuyée, dit Bloyé. Il ne faut pas regarder Lange comme un diable. Mais plutôt comme un mort. C'est le genre de pensées qu'un mort pourrait former au fond de son ennui.

Tag(s) : #Littérature, #Paul Nizan, #Jean-Paul Sartre, #Philosophi, #Le Cheval de Troie

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