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L'été, ta soif de cinéphilie est à son comble. Tu tentes de la satisfaire comme tu peux. C'est-à-dire maigrement. Des cinés en plein air pour voir Belmondo récupérer l’œil en verre de l'ennemi des femmes Minos. Puis des cinés des quartiers pour voir des restaurations, des vieux films en noir et blanc, des films cultes qu'en bonne inculte tu n'as pas encore vus. Alors oui, docteur c'est grave, j'ai vu deux Demy en une semaine. Ma soif de cinéphilie et mon romantisme exacerbée sont rassasiés. Si j'aurais bien filé un retour de claque à la mièvre mademoiselle Geneviève (alias Catherine Deneuve avec ses parapluie à Cherbourg), j'aurais bien embrassé la liberté d'une autre blonde platine, une Jackie (alias Jeanne Moreau du côté de la baie des anges).

 

1963. Jacques Demy abandonne la chanson. Lui préférant la chance, la chance au jeu, pas si éloignée de la chance en amour. Tout étant histoire de hasard. Il faut voir la moue de mademoiselle Moreau quand elle prononce le mot magique « hasard ». Ses lèvres généreuses transpirent alors le désir et le mystère. Tout chez Demy tient au hasard, et l'amour en priorité. A première vue, La Baie des Anges est un anti-Lola (premier film du cinéaste, sorti deux ans plus tôt sur les écrans). Demy abandonne les quartiers modestes de Nantes pour les hôtels luxueux de la Côte d'Azur. Il délaisse aussi la fille facile et franche pour la femme d'un riche industriel, menteuse quand bon lui semble. Lola est douce. Jackie est flambeuse. Lola est brune. Jackie une sacré blonde platine. Elles partagent peut-être un seul point commun : au hasard d'un lieu, elle rencontre un homme, peut-être l'Homme. L'homme c'est Jean, employé de banque qui décide d'aller brûler sa soudaine chance au jeu sous le soleil de la Côte d'Azur. C'est dans ce théâtre grandiloquent qu'il croise Jackie Demestre, qui brûle de la même passion. Ensemble, ils flambent, joue, narguent et perdent leur chance. Et nous observons ce spectacle restauré par une famille Demy uni pour faire survivre la cinématographie enchanté du père.

 

La Baie des Anges casse le mythe Demy. La musique de Legrand – sur un travelling magnifique en ouverture - est au rendez-vous. Mais outre la musique, rien n'y est chanté, dansé, coloré ou profondément romantique. Bienvenue en enfer dans un décor enchanté pour ses protagonistes. Car les portes des casinos sont un enfer dans lequel Jackie et Jean se perdent avec consentement. Le jeu est une métaphore de l'enfer ou de l'amour. Car Jean s'éprend très vite de Jackie. Et comment faire autrement ? Revoilà, la Jeanne Moreau qu'on a tant aimé. Ce savant mélange de naturel et d'élégance, de franchise et de manipulation, de charme et d’espièglerie. Le cinéaste métamorphose la Jeanne de Jules et Jim, courant à perdre haleine sur un pont déguisé en garçon, en star hollywoodienne aux cheveux peroxydées à l'extrême. Ce film en noir et blanc s'illumine dès qu'elle ouvre la bouche, les dents du bonheur s'offrant à la caméra comme un cadeau du ciel. Sa voix est une explosion d'envies, et « dans envie il y a vie » comme dirait Belmondo chez Pierrot. Croqueuse de vie, claqueuse d'argent, elle parle à toute vitesse, oubliant ce qu'elle dit, oubliant qu'elle n'a plus en rond en poche. Elle ne ressemble à aucune autre héroïne de Demy. S'interrogeant peu sur la situation. Préférant l'action. Manière comme une autre d'oublier l'ennui de la vie et l'envol du hasard. L'indépendance précoce de cette héroïne dans un cinéma tout fraîchement libéré des diktats cinématographiques capte de plus belle notre attention. Libre, sensuelle et délicieusement fantasque, cette Jeanne sur la baie des anges choisit finalement l'amour au jeu. Mais la fin ouverte de Demy laisse supposer que tôt ou tard le hasard la fera peut-être changer d'avis...

 

Bande-annonce La Baie des Anges

Tag(s) : #Cinéma, #La Baie des Anges, #Jacques Demy, #Jeanne Moreau, #Nouvelle Vague

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