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C'était un dimanche comme les autres. Un dimanche qui en rappelait un autre. Ce jour-là le soleil brillait aussi à en crever les yeux. Ce jour-là aussi la mer était calme. Le calme avant la tempête. Mais cette fois-ci, j'avais anticipé la tempête. J'anticipe toujours depuis ce jour-là. Ma méthode : imaginer le pire afin que s'il se produise, on s'encaisse sans trop grande difficulté. Je suis vaccinée depuis ce jour-là, un jour de mes 15 printemps.

 

Dimanche

Le printemps est une arnaque. « Le printemps c'est joli pour se parler d'amour » chantait une Barbara tristement larguée. Le printemps c'est surtout joli pour se faire entuber politiquement parlant. C'était le printemps. C'était un dimanche. C'était surtout un dimanche ensoleillée où on devait voter. Mais ici, on ne votait pas. Alors une balade s'imposait pour oublier ce que l'on anticipait. Ce qui risquait d'arriver. J'anticipais l'événement en installant Delerm dans le lecteur CD. Piste 6. Piste usée comme la patrie. Chanson vraie comme la nation. « Tiens ça repart en arrière, noir et blanc sur poster, Maréchal nous voilà, du sépia plein les doigts. À quoi elle pense en s'endormant, cette jolie France, confiture Bonne Maman. Elle pense pareil, pareil qu'hier, avant Simone Veil avant Badinter ». C'était un dimanche électoral. Je roulais vite. Delerm chantait lentement et j'écoutais, sa facilité déconcertante à se calquer sur ma pensée et mes sentiments. C'était dimanche et Marine prenait la place de son père.

 

Des dimanche comme celui-ci, j'ai l'impression d'en avoir vécu des milliers depuis mes 15 ans. Depuis ce dimanche soir, où après une journée qui frôlait la perfection, on avait voté, on était rentré, on avait allumé la télé et on s'était décomposé. Nous, les gens de gauche. C'est pas une tare d'être de gauche. D'avoir grandit là-dedans. De voir les larmes invisibles d'une mère s'échapper lorsque le sourire étincelant d'une Marine et de son père victorieux s'exposaient fièrement à la télévision. Longtemps j'ai pensé que derrière cette soirée apocalyptique, derrière cette intrusion de la désillusion dans nos vies, il y avait un infime point positif : voir le visage de Le Pen à côté de celui de Jacques Chirac en ce soir tragique m'a propulsé en 10 secondes dans le monde des grands, et à 15 ans il était grand temps. Temps de comprendre le pourquoi du comment « ces gens-là » n'avaient pas le droit d'être là. À cette place-là dans la course finale.

 

J'essaye de me souvenir de la gamine de 15 ans de cette époque. Elle avait été déjà lourdement traumatisée par un 11 septembre. Mais dans ses souvenirs, le 21 avril avait quelque chose de supérieure dans la découverte de l'affreuse réalité dans laquelle elle allait grandir, vivre et s'abîmer les idéaux. À l'époque, elle avait deux amours : Camus et Zidane. Rien à voir, elle le sait. Et le 21 avril au soir, elle pensait étrangement à ces deux-là. Ce soir-là, à ses yeux, les gens n'avaient pas voté pour le FN mais contre elle, contre sa France à elle. Les gens avaient voté contre Camus, sa vision de la patrie, son combat contre la guerre de l'Algérie. Les gens avaient voté pour un type nostalgique de l'OAS, de l'Algérie française et de toute l'ignominie qui va avec. Les gens avaient voté contre Zidane, son équipe de France à l'image du pays, ses deux buts mythiques en finale et la liesse harmonieuse et colorée qui suivit. Les gens avaient voté pour un type qui crachait sur l'équipe de France, se complaisant sans cesse dans son rôle de provocateur-contestataire-extrêmiste multipliant les « détails » xénophobes pour bien attirer les électeurs paumés dans son camp. Un camp bien français où on va à l'encontre de l'Histoire de France. La noble Histoire de France, si précieuse et si infâme, qui ne cesse de se complaire à ajouter des dates honteuses à sa peu glorieuse chronologie.

 

Nos contemporains, parlons en. Je ne les aime pas trop depuis ce jour-là. C'est certainement eux les coupables de ma première désillusion sur la vie. Et aujourd'hui, j'ai une pensée pour ceux qui reproduisent l'acte en votant pour la «  fille de » qui fuit l'étiquette « Le Pen»  , qui anéantissent d'autres gamins et perpétuent une tradition bien française. La mauvaise tradition. Celles des dates honteuses et des noms méprisables que certains cherchent en vain à nous faire oublier. Mais l'Histoire de France ne s'oublie pas. Elle s'apprend à l'école, et elle reste là dans la mémoire. En son sein se côtoient les plus belles et les plus infâmes dates qui soient. Le bulletin FN dans une urne se situe dans la partie obscure de l'Histoire de France qu'on tente de composer actuellement. Les commentateurs ont beau dire qu'il faut cesser de diaboliser cet acte, le FN et ses électeurs, je n'arrive pas à me faire à cette idée-là, et je m'en voudrais presque de mon manque de tolérance. C'est hélas comme dans la chanson de mes 17 ans. Marine et les siens, je ne les « respecte pas ». À croire que je n'ai pas grandi. Que voir le FN aussi fort et victorieux dans ces cantonales, ce dimanche soir, a fait revenir en moi une multitude d'émotions que j'avais complètement refoulé. Des émotions déraisonnées, inconstructives, instinctives, brutales. Alors que face à la terreur semé habilement par le FN, il faut être constructif, sensé, attentif, ne jamais se perdre dans les contrées accablantes de l'émotion. Je le sais tout ça. Mais comme une gamine qui a peur de la pénombre de la nuit, j'ai peur du spectre FN.

 

Ce spectre dont les gens semblent si peu effrayés au final. Je les imagine dans leur isoloir un dimanche ensoleillé. Observer les noms, les partis, les avenirs possibles sur les bulletins et les initiales fatidiques : FN. « F comme fasciste, N comme Nazi » chantions nous au lendemain du 21 avril 2002 dans la rue, attaque facile et dérisoire qui n'aurait certainement plus son poids aujourd'hui dans la bataille. Je me demande quel est le chemin emprunté par ces votants du Front pour en arriver à un tel choix : contester grâce au FN ou s'allier à la pensée du FN ? Dans les deux cas, la gamine de 15 ans continue de ne pas les respecter, eux et leur basse contestation, eux et leur médiocre conviction. Dans sa tête, la lutte sensée contre Marine et ses troupes est infructueuse. Elle ne voudrait pas faire des amalgames faciles sur le vote FN. Ne voudrait pas jouer sa démago de service en vous dépeignant les caricatures du vote FN. Ce vote est semble t-il si complexe. Des contestataires certainement. Une droite décomplexée et friquée sans aucun doute. Des ouvriers aussi abandonnés par les leur. Sans compter les cathos réac'. Les nostalgiques de l'Algérie Française. Des vieux. Des jeunes. Des riches. Des pauvres. Toute la France derrière la Marine. La France à la mémoire courte, à la lecture évasive du programme FN. La France aux idéaux nauséabonds et dépassés. La France sans idéaux, pas complètement bête, juste trop égoïste, lessivée, humiliée aussi. La France dans toute sa splendeur. La France de tout temps.

 

Voilà, je vante ma désormais insignifiante Histoire de France comme ultime carton rouge contre le FN. Une Histoire de France dérisoire puisqu'elle a participé aux pires saloperies qui soient elle aussi. Ce pan-là de notre Histoire me fait rougir. Comme le vote FN. Pour atténuer ma honte entremêlée à mon mépris, je rouvre ce Folio acheté quelques jours après la date que ma mémoire ne peut oublier. Les pages ont jaunis mais pas les marques du Stabilo attentif à toutes les explications de cette journaliste devenue Anne la chômeuse pour mieux infiltrer les coulisses du Front National. Nous étions alors en 1987, et le FN n'était qu'une vague machine politique effrayante où militaient des « braves gens qui s'aiment de détester ensemble » disait-elle, empruntant les mots d'Albert Cohen. Elle disait aussi : « Loin d'être une excroissance incongrue, dont il suffirait d'arracher les racines pour s'en débarrasser, ce mouvement n'est que l'expression la plus nue, la plus crue de l'ensemble de nos choix, de notre présent. Quel que soit le mot choisi pour les qualifier, les lepénistes ne sont ni des protestataires, ni des fascistes. Ils resteront dans l'histoire comme nos protestataires, nos fascistes ! ». A nous de combattre, nos protestataires et nos fascistes.

 

(À lire Au Front d'Anne Tristan chez Folio Actuel. À écouter Sépia plein les doigts de Vincent Delerm. À faire : aller voter.)

Tag(s) : #Chroniques de l'asphalte

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