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Hier, j'étais très « mélancolique ». Parfois atteinte de cet étrange sentiment, je me suis laissée aller à la tentation de regarder un documentaire sur Yves Montand afin de parfaire ma conviction absolue du « c'était mieux avant » et de m'enfoncer un peu plus dans les sphères de la mélancolie. Quand j'étais toute petite, désolée pour l'expression, mais je m'en suis bouffée du Montand. Montand et ses claquettes, Montand et sa Simone, Montand et son récital impeccable, Montand en K7 VHS ou en vinyl. L'histoire de ce certain Yvo Livi était belle, engagée et humaine, on me l'avait raconté 1 000 fois! Mais j'ignorais que l'histoire peu commune s'était terminée dans un lit d'hôpital, où Montand tentait en vain de se remettre de son infarctus arrivé sur le tournage de IP5. Sur son lit de mort, l'artiste aurait demandé aux siens la télévision, parce que le soir-même on y diffusait son film favori de toute sa filmographie : César et Rosalie. Sa dernière volonté ne fut pas respectée, la mort l'ayant emportée avant. Attristée comme d'habitude par une anecdote insignifiante, j'ai été retrouvé mon DVD de César et Rosalie... pour le regarder pour la je ne sais plus combien de fois. Une fois de plus qui valait, comme toutes les autres fois, sacrément le coup.

 

César et Rosalie. Ces deux noms-là font rêver. Ils trainent avec eux deux visages mythiques des années 70 et du cinéma de Claude Sautet. Derrière César, il y a un artiste touche-à-tout : Yves Montand. Artiste de la grande chanson française ayant côtoyé entre autres les Prévert et Piaf, artiste de cinéma ayant tourné avec les Clouzot ou Costa-Gavras. Derrière Rosalie, il y a la petite fiancée des français des années 60 filant le parfait amour avec Alain Delon : Romy Schneider. Une fiancée enfantine devenue femme tantôt fatale tantôt brisée à l'écran, actrice phare du cinéma de Claude Sautet. Ce dernier aura vu juste en les unissant en 1972 pour César et Rosalie.

 

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Un couple de cinéma fonctionne quand ils passent la dure épreuve des années qui s'écoulent. La pellicule n'a pas pris une ride, c'est certainement pour ça que Montand aimait la regarder. Avec le temps, César et Rosalie est devenu l'une des plus grandes et belles histoires d'amour du cinéma français. Une histoire d'amour à trois souvent comparé au Jules et Jim de François Truffaut. Une histoire d'amour impossible parce que trop nombreux pour s'aimer correctement et convenablement. Dans la société post soixante-huitarde et d'ultra-consommation, César aime Rosalie. La société pompidolienne aimerait que l'histoire continue ainsi, qu'elle se suffise à elle-même, mais on n'empêche pas un petit cœur d'aimer. Alors Rosalie, tout en aimant César, aime aussi David, son amour de jeunesse qui revient après cinq longues années d'absence. Sous la caméra de Sautet, ces trois-là vont s'aimer comme on s'aime dans la vraie vie. Sans raison mais avec beaucoup de contradictions, de joie et de larmes.

 

Cinéma sociologique, le cinéma de Claude Sautet est avant tout un art où tout consiste à filmer la vie. La vraie vie. Le cinéaste a souvent été attaqué pour le caractère bourgeois de ses fresques cinématographiques mais Sautet filmait de façon tendre et sans hypocrisie ce qu'il connaissait le mieux. Bourgeois ou pas, dans César et Rosalie, l'œil de Sautet s'attarde sur les lieux où l'on vit. Dans un appartement où les portes claquent en même temps que les cris. Dans une maison de famille où les gamins jouent en même temps que les femmes de la maison s'activent à leurs tâches domestiques. Dans les cafés où les hommes discutent à hautes voix en même temps que les verres se vident. « Sautet c'est la vitalité » disait Truffaut. Une vitalité qui déborde à chaque plan, à chaque note produite par l'imagination féconde de Philippe Sarde, compositeur phare du cinéma de Sautet.

 

CésarRosalie2

La vitalité s'incarne par César lui-même, un nom majestueux qui allait comme un gant au beau parleur et artiste charismatique qu'était Yves Montand. Dès les premiers plans, César s'empare avec force de tous les espaces et regards possibles. C'est lui qui mène la danse sous le regard affectueux d'un Rosalie conquise. Mais David (interprété par Sami Frey) débarque dans ce monde où César règne en maitre. À cet instant du film tout bascule. Le truculent et généreux César doit faire face à la fragilité et la discrétion de David. La première discussion entre les deux amours de Rosalie s'avère à l'image de l'histoire déconcertante qui va suivre . « J'aime Rosalie » lâche le très réservé David tandis que César l'exubérant lui rétorque par peur de la vérité certainement que « Tout le monde l'aime, Rosalie! », mais David avec une prétention toujours mesurée ajoute : « Moi je l'aime depuis toujours ». La scène tragique annonce le ton de cette histoire simple où l'important sera toujours d'aimer : oscillation permanente entre le sourire et les larmes, l'amour sensé et le déraisonnable, la vie facile ou la complexité de la passion.

 

Entre ce type formidable qu'est César, le ferrailleur plein au as, et le charmeur déconcertant qu'est David, modeste dessinateur de bande dessinée, il y a Rosalie. Symbole même de la femme de ces années-là, elle est magnifiquement interprétée par l'actrice fétiche de Claude Sautet : Romy Schneider. La princesse venue de l'est est bien loin, elle a laissé place à la femme dans toute sa splendeur, celle des années 70 qui s'active sur tous les plans. Travail, famille, amour et amant tel pourrait être sa devise. Alors que le cinéma français lui fait rarement de cadeaux, la femme chez Sautet est d'une beauté rarissime, belle parce qu'accomplie et déterminée dans ses choix. Même si Rosalie donne parfois la fâcheuse impression de tergiverser entre les deux hommes de sa vie, elle ne le fait pas, contrairement à la majorité des hommes au cinéma, par manipulation mais à cause des raisons du cœur qui la poussent à aimer deux hommes à la fois tout en désirant être aimée séparément. La femme des années 70, comme celle d'aujourd'hui, peut aimer le personnage de Rosalie pour sa manière constante d'affirmer que personne n'a aucun droit sur elle. Ni César, ni David. Seul son cœur peut la contraindre à aimer César pour son grain de folie et David pour son incapacité à la vouloir tout simplement alors qu'il l'aime éperdument. Les deux en même temps comme le veut souvent « la comédie humaine ».

 

Drame habité habilement par des subtiles touches de comédie, César et Rosalie est une réussite de plus dans la longue filmographie de Sautet. « Un drame gai » de plus, où l'on se plait autant à pleurer devant la sincérité bouleversante de la célèbre lettre de Rosalie qu'à sourire face aux pitreries des deux amours de celle-ci, César et David, partis en mer vêtus tous deux d'un identique ciré jaune. Savoureux autant qu'émouvant, moderne autant que classique, mélancolique autant que joyeux, il faut voir (et revoir) ce chef-d'œuvre simple de génie et de vérité où l'être est roi mais rarement maitre de ses émotions. Revoir le visage de Romy Schneider sur la fabuleuse musique de Philippe Sarde. Revoir son regard lorsqu'elle retrouve les deux hommes de sa vie. Elle est le visage même de celle que l'on ne peut point oublier. Le visage du cinéma de Sautet, de sa petite bourgeoise citadine et poignante. Un visage qui conte à lui seul les « choses de la vie » avec « des histoires simples » où l'on se dit fatalement en le dévisageant pour une énième fois : « C'est comme ça : irrémédiable. C'est la vie » .

 

César et Rosalie Bande-Annonce


La Lettre de Rosalie

 


 

 

 

 

Tag(s) : #Cinéma

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