Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Pour une petite ville de province, bien prisonnière de sa tragique mentalité, la salle m'a semblé bien remplie. Dans la pénombre de la salle, je n'ai observé aucune larme mais des regards très attentifs au drame qui se jouait sur l'écran. Dans la lumière de la salle, une fois le film terminé et sa fin agréablement surprenante pour un film français, le regard et le bruit des gens autour de moi m'a laissé perplexe. Si nous n'étions pas là, mais un peu plus au nord, là où l'herbe est plus verte et la mer plus glacée quelle serait nos réactions face aux drames de ces âmes errantes, ces immigrés en attente d'un avenir meilleur?


Welcome ou "Monsieur Batignole à Calais " s'inscrit dans la catégorie des films aux caractères humanistes. Étonnant de justesse, Lioret s'attache pendant les trente première  minutes à peindre, dans le grand froid calaisien, le quotidien d'humains que d'autres humains déshumanisent. Mouvements de caméra, grisaille du Nord, traffic routier déroutant, quais et docks dans la brume matinale, les plans de Lioret portent en eux le drame qui se joue tout là haut, en haut de la carte de France. Calais, ville fantôme, où les calaisiens croisent sur le trottoir d'en face des gens qu'ils ne devraient pas voir et encore moins aider. Drame des temps modernes que le réalisateur du très poignant Je vais bien, ne t'en fais pas transforme avec habilité en documentaire instructif sur les conditions de vie des immigrés et des bénévoles qui volent à leur rescousse contre une flopée de policiers et calaisiens que l'on soupçonne d'être un brin sarkozyste et  fidèles adeptes des lois d'Éric Besson.



Rarement sur grand écran ou petit écran, d'ailleurs, on aura aussi bien filmé ce qui se passe dans ces camions partant en direction de la terre promise (l'Angleterre). Rarement on aura autant craint pour des immigrés en train de se faire prendre au piège des flics, des chiens et du C02. Rarement on aura autant compris que la France de Monsieur Batignole, la France de Vichy, reste toujours en arrière plan, toujours d'actualité, silencieuse et indifférente. Cette image peu flatteuse qui nous renvoie aux heures les plus tragiques de notre histoire n'est pas du goût de tout le monde. Pourtant Lioret par ce film et par ces choix percutants nous prouve à nouveau que l'avenir est un long passé.  Le voisin délateur, un brin stéréotypé, affiche un hypocrite paillasson sur lequel se succèdent ses lettres: WELCOME. Cependant, on l'imagine parfaitement prôné le slogan "La France tu l'aimes ou tu la quittes". Les flics tabassent, méprisent et salissent, pour changer, en dignes descendants des flics français ayant participés à la rafle du Vél' d'Hiv.  Les immigrés, quant à eux, une fois détectés par les chiens et "l'espionne C02" sont traités comme des bêtes, comme jadis ont traité les juifs: méprisés, humiliés et surtout marqués. Le nom s'efface au profit du fameux numéro, peut être bientôt fera t-on le tri, aussi, dans les numéros...

Welcome au delà d'un aspect documentaire indéniable est avant tout l'histoire d'une rencontre inattendu. La rencontre de Bilal et de Simon. Avec la fougue de ces 17 ans, Bilal débarque de son Kurdistan irakien pour gagner l'autre rive que l'on aperçoit dans la brume du grand nord. Simon, un maître nageur vit, quant à lui, dans la brume de Calais, à croire que c'est à cause d'elle qu'il ne voit pas les fantômes des immigrés sur le trottoir d'en face.  Jusqu'ici tout va bien, mais le couac arrive, le sale coup multi-utilisé au cinéma débarque avec ses gros sabots et vient bouleverser la tonalité parfaitement juste de Welcome. Bienvenue dans un monde où tout n'est qu'amour, où nous ne sommes motivés que par cette niaiserie capable de nous donner des ailes et même de sauver des jeunes immigrés. Voici que Lioret nous colle une putain d'histoire d'amour  à la con, comme si son film n'aurait pas été capable de marcher sans ce parallélisme inutile. Explications: Bilal veut gagner l'autre rive pour une vie meilleure, certes, mais surtout pour les beaux yeux de sa Juliette. L'amour impossible entre Capulet et Montaigu, version orientale, déçoit. Simon de son côté, est en instance de divorce. Son ex-femme est bénévole auprès des immigrés et l'a certainement quitté, au-delà d'une disparition certaine des sentiments, pour son indifférence à sa cause. Simon regrette et tâche de reconquérir sa femme en s'engageant auprès du jeune immigré kurde: il le nourrit, le loge, l'épaule et surtout lui apprend à nager. Car pour que Bilal atteigne les côtes anglaises et les bras de sa chère et tendre, il n'y a qu'un unique et tragique chemin: la Manche à la nage. L'histoire aurait pu être honorable, hélas, l'amour se fraye un chemin inutile dans un scénario sur le drame de l'immigration. Même si l'interprétation de Vincent Lindon et du jeune Firat Ayverdi étincèlent de justesse, il demeure cette rature presque impardonnable dans le scénario: Simon n'avait pas besoin de cette rupture pour soudainement s'engager auprès des immigrés tout comme le jeune Bilal n'avait pas besoin de cet amour outre-Manche pour fuir le chaos et la misère de sa terre natale.

La fin arrive et Lioret arrive à se faire pardonner  in extremis de ce flot passionnel. La fin arrive sans son happy-end. Lioret réussit à suivre sa justesse jusqu'au clap final et évite le piège de l'happy-end à la française. Welcome n'est pas un pamphlet débordant de haine face à la médiocrité de cet État français qui ne fait que commettre les erreurs similaires à celles d'hier. Lioret, avec toute sa délicatesse, a posé un miroir face à une situation quotidienne méconnue ou plus exactement passée sous silence. Avec Welcome, il sonne à la porte de notre conscience collective souvent ébranlée par le cinéma et sa capacité à produire des films engagés et poignants. Notre conscience, de façon inconsciente, s'émeut, se crispe, se maudit. Comment peut-on laissé l'histoire se répéter à nouveau? Comment pouvons nous mépriser d'autres êtres humains? Comment pouvons nous continuer à vivre dans l'indifférence?  A méditer...



Tag(s) : #Cinéma

Partager cet article

Repost 0