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Ingrate et amnésique, l'Histoire française a été et ne cesse d'être. Sur les cahiers d'écoliers, depuis près de cinquante ans, elle fait écrire à ces bambins le mot si cher à Éluard, alors qu'elle l'a si souvent brisé, saccagé. Comme la famille, la patrie est une sacrée menteuse, une habile illusionniste. Protectrice infâme de son histoire honteuse, elle a embobiné chacune de ses générations. Prônant le silence auprès de la première, elle demandera aux suivantes de ne pas faire d'esclandre. Elle évoquera « une autre époque » pour se faire pardonner ses fautes d'antan. L'époque a bon dos, elle n'a jamais demandé à envoyer des adolescents au front, tuer et violer sur le sol algérien, abandonner harkis au main du FLN et jeter à la Seine des hommes simplement venus exprimer leur « liberté ». C’est l’histoire d’une guerre sans nom, oui. Une petite guerre honteuse sommeillant avec peine dans les livres d’Histoire, juste à côté d’une guerre victorieuse. L’histoire tragique de la Guerre d’Algérie que les anciens connaissent mieux sous le nom – hypocrite - des Événements d'Algérie. Cinquante ans plus tard, les événements peinent à respirer, la cause à l'État et sa fâcheuse manie à la dissimulation, à l'étouffement des faits. Les écoliers d'aujourd'hui, à coup sûr, ne savent pas grand chose de cette « guerre », la cause à une autre qui lui fait de l'ombre. Ils en savent certainement encore moins sur la nuit du 17 octobre 1961. Qui sait d'ailleurs véritablement ce que cette nuit-là fut ? À en croire les manuels d'Histoire, l'Éducation Nationale n'en connaîtrait que quelques lignes... quand les historiens, eux, se démènent depuis plusieurs années pour en connaître toute la vérité.


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La vérité trouve depuis peu des chiffres : Paris, le 17 octobre 1961, 200 algériens sont tués, frappés et jetés dans la Seine par la police française, 12 000 autres ont été arrêtés et souvent torturés. Enfin des centaines d'entre eux sont renvoyés dans leur pays l'Algérie. Ces chiffres ne restent hélas qu'une vague « estimation », car il est complexe pour les historiens d'étudier, faire parler une Histoire française muette quand ça l'arrange, quand l'acte n'est pas glorieux mais horrifique. La vérité prouve combien une guerre n'est pas un simple acte militaire ignoble et injustifié à un moment donné de l'Histoire mais un déchirement interminable s'éternisant sur chaque nouvelle génération. Certaines d'entre elles, plus que d'autres, rejettent en bloc les traditions ancestrales de la Mère Patrie, mère indigne, attachée à féconder des mémoires de plus en plus courtes pour mieux se disculper de ses actes.

 

La coupable du 17 octobre 1961 n'est ni l'époque, ni la guerre mais « ces hommes ». En première ligne, un président de la République, un Premier ministre, un ministre de l'Intérieur, un chef de la Police Française tête bien célèbre de l'abjecte Histoire de France. Les commanditaires d'un massacre de plus, une tuerie ordinaire sur le sol français cette fois-ci. « Une ratonnade » comme aurait dit cette saloperie d'époque. En seconde ligne, il y a les autres, les habitués : la Police Française obéissante et disciplinée comme en 40. 2 000 policiers appelés à arrêter des hommes, les parquer, tabasser, assassiner. En face  « des hommes » : des milliers d'algériens, des familles entières. Maris, femmes, enfants, tous ensemble, l'espace d'une nuit, ils quittent leurs bidonvilles de Nanterre, d'Aubervilliers ou d'Argenteuil. Sur les grands boulevards ce soir-là, les parisiens découvrent tout un peuple de l'ombre, travaillant chaque jour pour moins que rien, mais surtout pour les français. Les algériens défilent pacifiquement pour réclamer le mot si cher à Éluard : la liberté. Ils ne désirent rien d'autre que la levée du couvre-feu instauré par Maurice Papon et l’indépendance de l’Algérie empêchée par un Président et un peuple aux esprits archaïques. L'indépendance, ils la gagneront, au prix de leur vie et de celle des leur de l'autre côté de la Méditerranée. Ils auront obtenus ce qui était leur depuis toujours, et la France n'aura hérité, quant à elle, que de cette honte qui lui va si bien.

 

« Quels sont les hommes qui peuvent faire ça ?» demandait Laurent Mauvignier dans son percutant roman Des Hommes. À l'aube de ce tragique anniversaire, la question refait surface. La patrie fait sa belle, elle l'ignore, elle cultive soigneusement l'un de ses secrets les plus indignes. Après tout, c'était une autre époque, nous dit-elle, époque d'effrois où le FLN frappait à chaque instant, chaque détour de rue bien française. Une époque où l'Armée Française, là-bas, s’exécutait à faire pendant huit années ce que les allemands ont faits à l'Hexagone pendant près de six ans. L'époque, si complexe soit-elle, a crée une blessure, une plaie béante infiniment vivace. Des deux côtés de la Méditerranée, on la frôle cette blessure. En vérité, on préférerait la fuir, s'en détourner à jamais. Mais comment peut-on avancer vers l'avenir avec elle, avec ces quelques lignes seulement dans les manuels d'Histoire, avec des députés qui crient au scandale dès qu'un film sur le FLN se réalise, avec ces non-dits infâmes qui contaminent toutes relations avec l'Algérie, avec des archives intouchables qui laissent les chiffres faussés à jamais et des victimes pour toujours dans l'ombre ? Comment peut-on imposer ses leçons de démocratie aux quatre coins du monde quand on est soi-même incapable de reconnaître sa responsabilité dans un tel crime ? Cinquante ans après, pour les générations passées et à venir, il serait temps de sortir le 17 octobre 1961 de la nuit noire et froide de l'oubli, très chère patrie.

 

Extrait La Nuit Oubliée, 17 octobre 1961 webdocumentaire de Olivier Lambert et Thomas Salva diffusé sur LeMonde.fr en ligne dès lundi

Le 17 octobre 1961 sur les écrans :


Sur le Web : La Nuit Oubliée, 17 octobre 1961 webdocumentaire de Olivier Lambert et Thomas Salva diffusé sur LeMonde.fr en ligne dès lundi


Au cinéma : Octobre 61, ici on noie les Algériens documentaire de Yasmina Adi / Octobre à Paris de Jacques Panijel / Nuit noire, 17 octobre 1961 téléfilm d'Alain Tasma (Au Forum des images à partir du 19 octobre prochain)



Tag(s) : #Actualités

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