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« Tout ça pour ça ». Ça commençait bien. Pourquoi avais-je eu la stupidité de laisser traîner mon oreille sur les commentaires des gens qui quittaient la salle. « Les gens » et leur incapacité maladive à accepter que le cinéma ne jalonne pas ses récits de bouées de secours où se rattraper en cas de difficulté. « Les gens » et leur besoin maladif d'être rassuré constamment sur l'existence, cette offrande magnifique dont ils ne veulent apercevoir la finitude accablante. « Les gens » heureusement n'étaient plus là. Il y avait seulement Michael Fassbender et moi.

 

Shame1Dans des draps bleus, un corps repose. Complètement nu, le sexe dissimulé par les vagues de ce drapé, ce corps subjugue, retient l'attention. À qui appartient-il ? La réponse est donnée quelques secondes plus tard par la magnificence d'une plongée vertigineuse. Ce corps lessivé est celui de Brandon. Célibataire new-yorkais, trentenaire aisé, bien fait de sa personne, Brandon déambule dans son bel appartement de Manhattan comme un mort-vivant, exécutant chaque jour les mêmes gestes les dotant chacun de la même inertie. Le premier quart d'heure de Shame ne dit rien en même temps qu'il nous raconte tout. Les rituels insignifiants du personnage s’enchaînent et se dessinent en filigrane l'inconsistance de son existence guidée par une addiction qui anéantit toutes formes de rapport à autrui. La faille de Brandon se révèle au fur et à mesure que sa matinée avance. Envoûté par l'invisible incandescence indécente de son langage corporel, on poursuit cette carcasse épuisée de son appartement impersonnel aux hauteurs des buildings new-yorkais en passant par les bas-fonds de Big Apple. Notre regard est insistant, il cherche à percer la carapace d'un personnage qui ne donne rien aux autres, quand l'acteur qui l'interprète, Michael Fassbender, donne tout à son réalisateur, Steve McQueen.

 

Expérience sensorielle et existentielle troublante, le personnage de Shame nous dit vaguement quelque chose. Il ressemble étrangement aux mâles des grandes villes, aux héros d'une littérature américaine moderne happés par le vide existentiel. Ce qui caractérise Brandon c'est justement ce vide autour de lui. Si à Manhattan, la majorité de ses contemporains utilisent l'achat compulsif, la famille, le mariage ou la drogue pour peupler ce vide existentiel qui les brise, lui use du sexe pour le sexe, se shoote à la masturbation, aux putes et aux pornos. Il ne pense qu'à ça, ne vit que pour ça. Si l'une des premières scènes le dévoile sous une douche se masturbant frénétiquement, son addiction au sexe se révèle véritablement dans l'intensité d'un regard échangé avec une inconnue dans le métro (dorénavant, une des plus belles scènes de cinéma). Une scène où l'érotisme est plus parlant que n'importe quelle autre scène banale de sexe. Pour un film abordant l'addiction sexuelle, Shame n'abuse jamais d'un recours trop facile aux scènes de sexe et c'est là son atout majeur. Il le filme avec intelligence de maîtriser ce qui ne se commande pas. Steeve McQueen promène la décrépitude existentielle de son sujet sur une mise en scène à la construction bien précise, parfaitement calibrée comme la vie de son trentenaire qui déteste les contre-temps et les coups de théâtre.


Shame3

 

Le coup de théâtre débarque comme une tornade dans cette existence où l'ennui est de taille. Elle pourrait prendre pour identité une ex, une femme bafouée, une prostituée, mais non, elle est de la famille, chair de sa chair qui l’abîme tant. Sissy (Carey Mulligan) est la sœur cadette de Brandon. Petite poupée platine, débraillée et fragile, on ne sait pas d'où elle sort, ni pourquoi elle en sort, et pourtant cette petite âme déboussolée sonne l'heure du chaos. Elle trouve refuge chez Brandon et l'oblige à contempler l'ampleur du désastre. Du début à la fin, la relation du frère sex addict et de la frangine dépressive trouble, amène mille et une questions sans réponses. Quel est leur passé ? Est-ce que Sissy importe avec elle cette fameuse « honte » sur Brandon ou alors est-elle pour lui le miroir d'une existence en crise ? « Nous ne sommes pas mauvais, nous venons d'un endroit mauvais » confie t-elle au répondeur de son frère avec qui le dialogue est rompu. Telle sera la maigre tentative d'explication sur cette relation tout comme ceyye magistrale interprétation d'un standard américain « New York, New York » par Sissy dans un club élégant. Interprétation divinement « spleenesque » et ralentie qui déclenche pour la première fois une émotion, autre que la jouissance, sur le visage de Brandon : les larmes.


Shame2


 À partir de là plus rien ne va, la honte infligée par la frangine paumée pousse Brandon à se débarrasser de ses démons embarrassants. Toute cette pornographie disponible à tout moment grâce aux magazines, aux prostitués, à Internet se retrouve en un geste de colère ou de honte dans un immense sac poubelle. Brandon ira même jusqu'à tenter l'aventure de la stabilité affective en draguant ouvertement une collègue de bureau. La panne « honteuse » de la virée à l'hôtel qui suivra affectera le soudain désir de rédemption de son personnage, désir amené in extremis par une morale puritaine dont le spectateur se serrait bien passé. Coupable de se sentir enchaîné aux volontés de ce corps lessivé par l'appel de la chair, Brandon traverse les étapes d'une rédemption qui – heureusement - échouera. Steve McQueen ne s'épargne pas un faux-pas (le seul) dans le dernier quart d'heure en multipliant les voies de sorties pour son héros. Drame familiale, descente aux enfers glauque ou sublime partie de jambes en l'air magnifiant une ultime fois le magnétisme sexuel du bel étalon irlandais Michael Fassbinder, il aurait fallu choisir pour faire de Shame le meilleur film de l'année.

 

Il sera cependant dans le trio de tête. Une bien noble position pour ce film dont le mérite est de nous déloger de nos tours d'ivoire, du conformisme ambiant des « gens », de leur incapacité à regarder l’existence et ce qu'elle fait de nous droit dans les yeux. Enfin le grand mérite de Shame est d'avoir offert un rôle à la hauteur de son talent à Michael Fassbender. Fascinant dans ce rôle de sex addict, saprestation intense et sans réserve, où il se donne corps et âme à son sujet & réalisateur fétiche, lui a valu le prix du Meilleur interprète masculin à la dernière Mostra de Venise. Un spécimen à ne pas quitter des yeux.

 

Shame de Steve McQueen, bande-annonce

 

Tag(s) : #Cinéma

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