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Chez Annie Ernaux, le livre a une saveur particulière. Il respire le passé, le jadis tant conté. Il est une drôle de mémoire, qui flanche, mais jamais n'oublie. Comme un vieil album de photos de famille où les images en noir et blanc des arrières grands-parents du siècle dernier côtoient la couleur éclatante des nouveau-nés du siècle présent. Chez l'écrivaine, la littérature se bat sans cesse contre quelque chose de complexe. L'éphémérité de la vie certainement. Ou alors elle se bat pour elle justement. La littérature, et bien plus le livre, se transmettrait de génération en génération. D'époque en époque, on fantasmerait sur ce « truc précieux » se rêvant en Proust et sa madeleine ou en Beauvoir et son Deuxième Sexe. Annie Ernaux avoue avoir aspirée au destin fantasque d'écrivain. Destin qu'elle a finalement choisi, entre sa vie de professeure et celle de mère. Choix certainement dû au fait que seule la littérature permet de « sauver quelque chose du temps où l'on ne sera plus jamais ». Avec Les Années superbe fresque française, mondiale, individuelle et collective, Annie Ernaux se sauve. Et elle nous sauve tous de la dérive du temps.

 

Années-Ernaux-copie-1Les belles images

 

« Toutes les images disparaîtront. Les images irréelles ou imaginaires, celles qui suivent jusque dans le sommeil. Les images baignées d'une lumière qui n'appartiennent qu'à elles. Elles s'évanouiront toutes d'un seul coup comme l'ont fait des milliers d'images ». Parce que toutes ces images s'effaceront en une seconde, Annie Ernaux les rassemble sous sa plume. Avec elles (plume et photos comprises), elle veut attraper le temps, saisir celui qui s'échappe au fil des fameuses années. Au travers de photos et de souvenirs laissés par les événements d'une vie, Annie Ernaux donne à ressentir le passage d'un demi-siècle sur son existence et celle de millions d'anonymes. De l'après-guerre à aujourd'hui, elle forme un « livre-somme » qui contient une vie, celle d'une femme née en 40, qui a aussi bien aperçu la Guerre d'Algérie que Mai 68, l'élection de 81 que le drame politique du 21 avril 2002. Une femme dans le monde, une femme écrivaine qui s'évertue à inscrire son existence dans l'expérience collective.

 

L'expérience collective prend une place considérable dans la vie de l'individu. Parce que l'épaisseur d'une vie tient aussi à la gravité de tous ces événements collectifs, Annie Ernaux les fait défiler sous sa plume bouleversante. On a souvent parlé « d'écriture plate » pour qualifier son style. Il s'agirait plutôt d'une constance dans la sobriété de l'écriture, une écriture fine et concise où les sentiments s'étalent discrètement, où les élans de sincérité brillent à chaque page. La ponctuation est douce. Dépourvue de toutes interrogations ou exclamations. Elle s'écoule paisiblement à l'inverse de la vie de cette « femme du siècle ». À lire aujourd'hui le destin fulgurant du siècle dernier, sous l'œil et la pensée toujours lucides d'Annie Ernaux, se dégage une terrible envie. Vivre coûte que coûte même quand le siècle va à notre encontre. Le siècle dernier allait justement à l'encontre de l'écrivaine et des siennes. C'est peut-être ce qui transparait dès les premières pages et photos. Ce qui touche le plus dans ce livre-somme d'un siècle-somme. À cette époque, naître femme c'est naître avec le pêché entre les cuisses, naître avec l'angoisse de faire « mauvais genre » et le devoir de faire un beau mariage et de beaux enfants. L'écrivaine-héroïne le sait. Par l'obscure « elle », elle évoque son ressenti sur toutes les décennies, sur cette condition si condamnable de l'époque (et de tous temps) : naître deuxième sexe. « Le sexe était le grand soupçon de notre société qui en voyait des signes partout, dans les jupes étroites, les décolletés, le vernis à ongles » explique la mystérieuse « elle », celle des images. Annie Ernaux dissèque et décrit les paysages de son existence : une existence construite sur les tabous. Les garçons et les filles se voient en douce, on parle d'une énigmatique pilule contraceptive, puis sous ses draps, dans la pénombre, on dévore un scandale littéraire, le Bonjour Tristesse de Françoise Sagan. Dans une France d'interdits où le Général de Gaulle est sacré roi et où le progrès est l'horizon de toutes les existences, une jeune fille s'échappe de la dictature de la consommation grâce à la littérature. Pour l'avenir coexistent en elle deux objectifs : 1. devenir mince et blonde 2. Être libre et autonome. Un mélange délicieux de l'époque entre Mylène Demongeot et Simone de Beauvoir. Très vite, « elle » sera déviée de ses buts antérieurs pour n'être qu'une « progression matérielle ». Comme la majorité des siens.

 

La désillusion collective et individuelle

 

Annie Ernaux ne s'épargne pas. Le regard qu'elle jette sur son moi intérieur et antérieur (à l'écrit) est peu tendre. Idem pour les siens. Ceux-là mêmes qui ont souhaité oublié le roman du passé (la Seconde Guerre Mondiale, la Shoah, la guerre d'Algérie) préférant de loin se vautrer dans la facile et séduisante société de consommation. Les descriptions font sourire, elles attrapent ici et là des produits, des objets, des chansons « vintage » comme on dit aujourd'hui. Elles s'attardent brillamment sur Mai 68, révolution avortée, fantasme d'un nouveau 36 mort en pleine ascension. La jeune fille jadis envahit « par le sentiment de l'absurde et la nausée » n'est plus jeune fille, et pourtant elle a gardée en elle cette lucidité extrême sur le monde des grands. « 68 était la première année du monde » dit-elle. Les étudiants soixante-huitards la vengeait, elle et les siens : « c'est en soi-même, dans les désirs brimés, les abattements de la soumission, que résidait l'adhésion aux soirs flambants de Paris ». Mais les soirs flambants sont de courte durée. Comme les relations amoureuses, les objets et la vie finalement. On navigue sur cette vie d'une enfant du siècle comme sur la notre, sans trop savoir pourquoi le navire veut de nous et nous impose de telles tempêtes. C'est peut-être pour cela que l'écrivaine nous émeut tant avec ses souvenirs, avec cette grande Histoire qui est finalement la notre et celle de nos proches. On navigue avec elle sur le flot des souvenirs, comme on l'a déjà fait auparavant avec une mère ou une grand-mère. On se plait à entendre des récits déjà bien connus : les années 70 et la disparition des immortels Brel et Brassens, 81, le visage en pointillés de Mitterrand à l'écran. Le 10 mai 81 « c'était 36, le Front Populaire, la Libération, un 68 qui avait réussi. Tout paraissait possible ». Au cours de cette nuit magique, jour majeur de l'histoire de France, les citoyens cessèrent de croire que tout était perdu d'avance. Mais le réveil fut rude. Au petit matin, les gens avaient la gueule de bois, et les autres matins qui suivirent les rappelèrent vite à la tragique réalité : la vie est farceuse, déloyale, fourbe. Et les politiques avec. Les Années écrivent cette fresque bien française, le fantasme d'un destin anonyme (celui de devenir écrivaine) parallèlement construit au fantasme d'un idéal (une flopée de termes signifiants le bonheur à portée de main : liberté, progrès, égalité...). Hélas, désarmée et désarmante, Annie Ernaux fait surgir dans son écriture une réalité plus crue, la faute aux années 80.

 

Les images qui suivent ne sont que désillusions. Un divorce certainement, un amant éphémère sûrement, et ces enfants qui grandissent bien trop vite dans un monde qui ne veut pas d'eux. À la fin des années 80, la solitude retrouvée, Annie Ernaux a l'idée d'écrire « une sorte de destin de femme » entre 1940 et 1985. « Quelque chose comme Une Vie de Maupassant qui ferait ressentir le passage du temps en elle et hors d'elle dans l'Histoire ». Hors d'elle, plus rien ne va et tout va s'enchaînant à une vitesse ahurissante dans un monde de plus en plus mondialisé et individualiste. L'épidémie du SIDA, la chute du Mur de Berlin, les guerres civiles à l'Est puis les guerres loin de là menées par la grande Amérique, la vache folle, les grèves de 95 et la mort de Mitterrand. La plume de l'écrivaine s'envenime, s'accélère comme le monde d'il y a vingt ans. Les émotions à vif, les vagues de peur et d'indignation, d'un 12 juillet 1998 à un 21 avril 2002, sans oublier le monde d'après le 11 septembre. Son écriture devient notre écran de télé ou d'ordinateur, noyer sous une masse d'informations, « elle » oublie de « se penser » comme elle le faisait dans les années 60. La pensée ne fait pas le poids face à la domination de la consommation, affreux tyran des temps modernes, de « l'après 11 septembre ».

 

L'écriture est soudainement changeante, l'écrivaine s'est métamorphosée au fil de ces années, elle a perdu certains rêves de jeunesse, et beaucoup de temps semble t-il. Si le récit subitement devient douloureux c'est parce que la dernière période abordée l'est. Elle s'inquiète pour ses enfants, sa retraire, son monde. « C'était une dictature douce et heureuse contre laquelle on ne s'insurgeait pas pas, le consommateur était la définition première de l'individu. Il était normal que les produits arrivent du monde entier et circulent librement, et que les soient refoulés aux frontières ». Lire ces pages bouleversantes de souvenirs, de pensées et d'idéaux c'est ouvrir les yeux sur les anormalités des décennies passées. Dans chacune de ces décennies, pour les besoins de l'écriture, Annie Ernaux a su retrouver l'enfant, la jeune fille et la jeune femme qu'elle a été. Sans crainte, sans glorification aucune, elle s'est laissée aller à la découverte de cette autre qui un jour fut elle. À chaque photo, chaque paragraphe éclate sa principale qualité : son soucis de trouver le ton juste, celui de son moi intérieur de l'époque. Cette autobiographie à la troisième personne s'avère finalement bien plus qu'une entreprise solitaire. C'est un livre dans le siècle, un livre comme l'écrivaine les chérit : « un livre instrument de lutte ». Avec lui, elle a saisi le changement des idées, des croyances et de la sensibilité. Le poids de la société sur la fabrication des êtres. Il y a dans ces dernières pages d'une époque peu appréciable, un sentiment très « beauvoirien », elle aussi semble avoir été « flouée » d'une certaine manière. Dans ces temps obscures qu'est le début du siècle présent, elle prend enfin connaissance de la tragique vérité : « Maintenant on savait que tout ce qu'on avait ne suffisait pas au bonheur ». Grâce aux Années, on parcourt des décennies de progrès stupéfiants. Des décennies qui se sont éloignés de la première des luttes humaines : la lutte pour le bonheur. Le bonheur c'est semble t-il finalement cette lecture, ce film d'une vie qui saute du noir et blanc à la couleur, cette existence singulière fondue pourtant dans le mouvement d'une génération. Les souvenirs de cette femme du siècle défilent, et c'est un peu de nous-même que l'on voit défiler. Grâce à elle, on goûte un peu au bonheur.

 

Les Années d'Annie Ernaux (Gallimard)

Tag(s) : #Littérature

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