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Dans une modeste loge, éclairée à la lumière de quelques néons, des filles plantureuses se déshabillent, se parlent avec enthousiasme et sans retenue. Le spectateur tapi dans un coin de la salle obscure, ou de la loge, observe avec bonheur ces filles éblouissantes. À peine a t-il le temps de sourire avec elles que la musique de générique démarre en trombe : un bon vieux rock venu de là-bas, comme les filles. « Have Love will travel » de The Sonics, un vieux souvenir d'Amérique résonne tandis qu'un générique lumineux annonce les noms de ces sublimes créatures. Un tube passé que Joachim Zand, ex-producteur de télé reconverti en producteur de tournée française d'une troupe d'effeuilleuses américaines a sûrement ramené des States. Un air effréné et endiablé qui correspond à merveille à Mathieu Amalric (devant et derrière la caméra pour ce film ultra-ovationné au dernier Festival de Cannes) qui avec Tournée dessine une petite bulle d'oxygène dans un monde ultra-conventionné où les rêveurs sont des looseurs, la réussite et la perfection des modèles de vie. En entrant dans le monde libéré, jouissif et triste de Mathieu Amalric, tout vole en éclat avec cette nécessité vitale : exploser les règles, violer les normes d'une société étouffante. Il était temps...


Tournée1


« La France va vous adorer! » lance Joachim Zand à ses charmeuses américaines. Comment ne pas adorer ces corps opulents, divinement filmée par la caméra jamais machiste ou vulgaire d'Amalric, qui avant de filmer des corps frôle avant tout des âmes. Des âmes sans cesse au bord du précipice, qui en tournée dans une France d'en bas errent la nuit, ne visitent que la médiocrité des hôtels de périph' et des cabarets, n'arrivent jamais à joindre les êtres chers restés de l'autre côté de l'Atlantique. Des âmes d'une beauté tapageuse, aux maquillages outrancier et aux caractères bien trempés, et à la joie de vivre démesurée. Ces âmes sous l'œil de Mathieu Amalric sont sublimés à chaque plan, parce qu'elles ne sont jamais « photoshopées » ou retravaillées, elles sont natures et passionnément felliniennes. Elles sont ravissantes de la scène aux coulisses, de la chambre d'hôtel au cunnilingus volé dans les toilettes. Ravissantes parce qu'elles respirent tout bonnement la vie. Sans cesse entre désir et ratage, envolée et chute, rires et larmes, ses icônes du New Burlesque illuminent le long-métrage d'Amalric, comme elles illuminent la vie de leurs spectateurs en quelques minutes de spectacle, de show où l'on s'effeuille avec plaisir et savoir-faire.


Tournée est une claque faite au cinéma, à la société, au consensus général. Une ode complètement barrée, poétique, triste et comique, une ode à la jouissance, au vivre au jour le jour. De port en port, du Havre à La Rochelle, ces filles - Mimi Le Meaux, Kitten on the Keys, Dirty Martini... - procurent un bien fou et salvateur. Aux femmes tout d'abord car le New Burlesque se définit selon elles par « un spectacle conçue par des femmes pour des femmes où l'homme ne décide plus de rien ». Aux hommes ensuite car le personnage interprété par Mathieu Amalric est un divin menteur/looseur en marge des règles imposées et imposantes de la société. Mauvais père et mari, piètre collaborateur, fuyard magnifique qui par sa mélancolie et son second degré permanent crève l'écran et rend grâce à tous les ratés et rêveurs qui pataugent avec les aléas de cette médiocre société.


Tournée3

Sous l'œil de Mathieu Amalric corps gras, rires débordants, ratages multipliés et rendez vous manqués deviennent subitement élégants. Plus élégant que tout le reste, que la sphère parisienne médiatique et artistique dévorée par le fric et la réussite avec laquelle Joachim se débat. C'est du Fellini, un envers de décor bouleversant et éclatant. C'est du Demy, une histoire dansée et musicale enchanteresse. C'est du Godard, un free style tonitruant, une liberté soudaine sortie de nulle part, à l'instar d'un dialogue réjouissant avec la caissière d'une station-service en pleine nuit : « Vous faites quoi dans la vie ? -On s'en fout. -Et là vous allez où ?-Je vais tuer quelqu'un. -Vous avez de la chance. Ça doit faire du bien ». À regarder ce looser sublime se débattre avec ses erreurs, ses sentiments et ses histoires passées, on se laisse à penser que le petit con qu'il est est le seul a être véritablement en accord avec lui même. Il rature sans cesse mais la rature est charmante dans sa veste serrée, sa manière d'enchainer les clopes et ce sourire ensorceleur. Mathieu Amalric nous charme par sa nonchalance, sa désinvolture passionnante déjà décelée auparavant chez Arnaud Desplechin. Le vilain petit canard a toujours su séduire avec ses failles.


Tournée s'achève, et la débauche de chair et d'esprit avec. Triste de devoir se séparer d'un film où l'on vit, où l'on prend le temps de s'arrêter sur les êtres et sur les âmes, le spectateur quittera la salle avec le regard lasse sur la vie... Il demeurera pourtant en lui cette joie intérieure, cette gratitude infinie vers un grand acteur (et réalisateur) et une bande de filles qui fait du bien au yeux et au cœur. Au final, on ignore ce qu'il y a de plus appréciable dans ce long-métrage : les longs plans et regards sur ces filles plantureuses éloignées des canons de beauté habituellement imposées dans la société contemporaine, ces gestes fous et poétiques qui manquent tant au monde actuel, cette drôlerie désespérée ou ce sens exquis de l'insolence envers les normes quotidiennes. En quittant les lieux de ce vaste théâtre de la vie qu'est le cinéma, on est juste capable de savoir que nous ne sommes pas prêt d'oublier la liberté entêtante de cette réalisation... et le charme exquis de son réalisateur.






Tag(s) : #Cinéma

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