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Depuis quelques jours, je cohabite avec Vincent. Il squatte le salon pour une petite semaine. Il parle à peine et moi je dis rien, comme d'habitude. Bref, on a une relation comme ça Vincent Delerm et moi. Parfois, je pose un regard bourré de tendresse sur ces deux petites billes malicieuses qui me font face. Plus je le regarde, plus je me demande : « c'est quoi le problème avec toi, mon grand ? » Autour de moi, Vincent ne fait pas l'unanimité. Mes goûts en matière de musique font d'ailleurs rarement l'unanimité. Ils attirent même les moqueries minables que j'ai parfois – ok très souvent - du mal à digérer comme Vincent d'ailleurs. « Tête à claques », « nombriliste », « sans voix », « bobo » sont les qualificatifs qui reviennent le plus souvent dans la bouche des gens pour évoquer/critiquer le pauvre garçon... ou la chanson française en générale. L'autre jour, au détour d'une discussion Vincent, un brin énervé, s'est emporté, lasse qu'il était de toutes ces conneries balancées sur son compte :« La chanson française ça ne veut rien dire. Ne pas l'aimer en bloc, non plus ». « Et l'aimer en large et en travers, d'après toi, ça veut dire quelque chose ? » lui ai-je demandé. Il ne m'a pas répondue, trop occupé qu'il était à dévorer du regard l'espiègle Fanny Ardant qui trônait non loin de là entreposée sur une étagère.

 

DelermJe me suis questionnée sur notre relation. N'était-ce pas complètement stupide de toujours penser à lui quand je me baladais sur le quai des bouquinistes ? Penser à lui quand je passais devant Orsay, pratiquais la natation, refermais un bouquin de Modiano, croisais Trintignant dans un vieux film en noir et blanc ou un type en imper gris sur un grand boulevard... Le temps a filé tellement vite que tout s'est embrouillé. Je ne sais plus à qui je dois ces découvertes précieuses et marquantes : à lui ou à moi ? Avais-je regardé Vivement dimanche sous sa pression ? Dévoré Modiano sur ses conseils ? Acheté la biographie de Simone Signoret pour faire comme dans sa chanson ? À cause de lui, j'ai du accepter l'affreuse vérité qui rodait depuis belle lurette ici-bas : je suis une fille influençable... ou alors un peu trop curieuse, sacrément rêveuse, totalement « truffautienne » dans l'âme... ou alors autre option : je suis complètement con d'aimer à ce point les chansons du type à la « tête à claque ». Ce type a été injustement - à mon humble avis - vendu comme un « chanteur du quotidien ». Les gens n'ont voulu voir en lui qu'un trentenaire qui te raconte comment il a vu une éclipse en haut d'un talus, ses beaux-parents qui lisent Télérama, le goût de son thé caramel et l'histoire de son amoureuse Marine, le tout avec une voix nonchalante un brin caustique pour traiter convenablement de ce fameux quotidien où l'on s'emmerde royalement. Chez Vincent, le quotidien ce truc infâme - qui tue tout sur son passage le couple, la famille et les idéaux y compris – devient subtilement plus harmonieux que la vraie vie. Quand Vincent pousse la chansonnette, derrière lui il y a Truffaut criant « Action ! ». Ses mots ressemblent aux plans du cinéaste. Des plans discrets pour dévoiler un sentiment, des plans fous amoureux de son sujet. C'est comme si les mots choisis par Vincent soulignaient la terreur, la naïveté, la douleur, la gaîté et toute cette flopée de sentiments du quotidien s'agitant dans le regard des acteurs de ses chansons. Narrateur de « miniatures littéraires » où l'épicurisme sommeille dans chaque pas, chaque geste ou parole des protagonistes, Vincent est le chanteur d'un bonheur éphémère, fatalement précieux et subtilement invisible.

 

Le saltimbanque modifie la réalité à sa guise. Avec lui, elle se réinvente amusante et poétique. Tu as déjà vu, toi, un baiser se faire baptiser Patrick Modiano ? Ou tu connais peut-être quelqu'un susceptible de faire la cour à Christine Boutin un jour de beau temps ?  L'esprit rêveur de Vincent n'a pas réalisé quatre albums sur la trame du « écoutes-moi je vais te chanter ton quotidien, mec ! » ! mais sur une tendre promesse « mec, je vais tenter de réenchanter ton quotidien rasoir ». Le seul truc que je pourrais reprocher à Vincent c'est qu'il m'embobine avec ses « Hitchcock Truffaut, nous avons tant de choses en commun ». Parce que oui, à partir d'un certain âge c'est profondément désespérant – je le conçois parfaitement – mais tu calcules ton potentiel chance avec un garçon sur ce type de détails insignifiants. Vincent a vite compris l'arnaque, et il m'embobine donc depuis le début de notre relation avec son name-dropping intempestif qui en lasserait plus d'une, mais qui m'émerveille constamment, misérable que je suis. En même temps, le jour où tu auras visité autant de lieux et rencontré d'aussi belles personnes avec un mec, j'accepterai la critique à l'égard de Vincent. « C'est super nase de mettre des gens dans des cases », tu me l'as dis dès la piste 4 de notre rencontre et je m'évertue depuis X années à respecter cette règle à la lettre, mais Vincent je crois que si je devais te mettre dans une case à tout jamais, ça ne serait pas celle des « têtes à claques », ni celle des « nombrilistes », des « sans voix », des « bobos », des « adeptes du name-dropping » - quoique ? - non Vincent, je te déposerai délicatement dans la case des « chanteurs qui rendent heureux », chose pour laquelle la vie n'en fout pas une. Cette case n'est pas prétentieuse, elle est incroyablement précieuse. Je hais les certitudes et les sermons, mais là tout de suite, je vais t'en faire un : je ne diviserai jamais mes sentiments pour toi par trois. Promis, juré, cette relation durera. 

 

À lire l'interview de Vincent dans le Télérama n°3227

À voir le spectacle de Vincent Memory (Théâtre des Bouffes du Nord)

À lire et faire écouter aux enfants Léonard a une sensibilité de gauche de Vincent aussi  (disponible chez Tôt ou Tard)

 

" Sépia plein les doigts " (Les Piqûres d'araignées, 2006)

" Deauville sans Trintignant  " (Vincent Delerm, 2002)

" Quatrième de couverture " (Kensingstone Square, 2004)

" Fanny Ardan et moi  " (Vincent Delerm, 2002)

" Il fait si beau  " (Les Piqûres d'araignées, 2004)


" Gare de Milan " (Gare de Milan, 2004)
Tag(s) : #Musique

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