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Depuis quelques temps, un jeune homme, bellâtre de surcroît, triomphe dans la petite lucarne tard dans la nuit du vendredi. Sur France 2, chaque veille de weekend-end, le charmant jeune homme s'agite à dresser un tableau sans complaisance de sa société et de lui-même. Le spectateur, tapi derrière son écran, rit de bon cœur à la délicieuse semaine de mythomane de ce chroniqueur au patronyme célèbre. Le parfait trentenaire a donc tout pour attirer les foudres des critiques avec ses titres de « chroniqueur télé » et « fils de » ! Cessons les clichés et allons enfin ouvrir un livre signé : Nicolas Bedos. Il est grand temps de se fonder une vraie opinion sur ce jeune homme agréablement dérangé.


Oublions le statut de chroniqueur télé branché et l'inévitable « fils de Guy Bedos » voulez-vous. Prenons le temps de s'intéresser au premier métier de Nicolas Bedos : l'écriture. Une écriture conçue pour les planches des théâtres parisiens. Au début des années 2000, après avoir collaboré sur divers one-man show de son père, l'incontournable humoriste Guy Bedos, Nicolas Bedos se lance dans l'écriture de pièces de théâtre. En 2009, il met en scène Le Voyage de Victor. Un voyage énigmatique aux confins de la mémoire d'un vieil homme et d'une mystérieuse femme. Sur scène, Guy Bedos et Macha Méril incarnaient ces deux êtres tourmentés à jamais par le temps et la douleur des souvenirs qu'il grave dans les mémoires.


Nicolas BedosMonsieur Victor a la mémoire qui flanche


La mémoire, Monsieur Victor l'a perdu. Après un mystérieux accident de voiture, il est devenu amnésique. Tous les jours, une mystérieuse infirmière vient à son domicile pour lui réapprendre les gestes simples du quotidien et lui réapprendre qui il est. Monsieur Victor ignore si il préfère le thé ou le café. Il ignore même si il est chez lui ou pas. Il ignore tout de ce qu'il est et a été. Très vite, l'infirmière dresse sans difficultés le profil psychologique du vieil homme. Alors que ce dernier entre dans une colère monstre contre elle, elle lui répond : « Depuis 8H40, votre profil psychologique comporte un élément nouveau : Vous étiez un homme, disons d'un certain âge, d'humeur assez sombre et vous êtes désormais ce qu'on appelle communément « un vieux con misogyne » !  » Ce vieux con va en vérité se dévoiler comme un éternel amoureux brisé par les femmes et la vie.


La lecture de cette rencontre entre un amnésique et son passé procure un intense sentiment. Comme si ces êtres nous étaient familiers. Comme s'il y avait un peu du père et du fils Bedos dans ce personnage attachant qu'est Monsieur Victor. Il se veut têtu, un brin machiste et acariâtre comme le personnage culte de Bedos l'humoriste, et pourtant toute sa négativité n'empêche pas la création instantanée d'une extrême sympathie entre ce Monsieur Victor et son lecteur. Il ne fait aucun effort pour se remémorer son passé, s'expose d'emblée comme un être désagréable , mais lui seul semble avoir compris le véritable sens de la vie ce qui le rend impétueusement touchant.


La mystérieuse infirmière a beau lui parler du drame, de ce mur percuté à 100 à l'heure, de son ex-femme, Marion et de son fils Antoine, Monsieur Victor refuse tout en bloc. Il refuse ce passé, cette vie, celle de tout le monde structurée de hauts et de bas. La femme persiste, tient bon pour comprendre : « Si c'est la vie de tout le monde, pourquoi vouloir l'oublier? » demande t-elle. La réponse ne se fait pas attendre : « Mais la vie de tout le monde celle à laquelle je pense, tout le monde veut l'oublier et je suis surpris que la plupart des gens ne ressentent pas l'urgence de se faire sauter le caisson ».


« La Nature est une pute »


La véracité du propos de Monsieur Victor en surprendra plus d'un. Le récit en entier en surprendra plus d'un. Voyage mémoriel, histoire d'amour, drame de la vie, la pièce composée par Nicolas Bedos rassemble diverses sphères douloureuses de cette longue séquence qu'est notre existence. Ces deux personnages ne possèdent ni noms, ni détails physiques particuliers, ils sont juste « elle » et « lui ». Elle et lui sont singuliers et pourtant, ils pourraient être nous tous. Nous qui aimons, qui brisons les êtres avant de nous faire briser nous -même par cette nature qui n'est qu'une « pute » dans la bouche de Monsieur Victor. Parce qu'elle est maniée d'une bien belle et juste manière, l'histoire de Monsieur Victor et de son intrigante infirmière nous parle sans trop grandes difficultés de nos mémoires à tous.


Au fil des pages qui ne sont que répliques, le visage de Guy Bedos se dessine sous les traits bouleversants de Monsieur Victor. Les mots du vieil homme à la mémoire vierge assemble les pièces de ce visage, aimé du public et de ce fils qui offre à son père un majestueux cadeau : un grand rôle de théâtre. Le rôle d'un solitaire, dévasté par la vie, par ces hauts et ces bas. Cette vie ne vaut pas la peine qu'on s'en souvienne semble écrire en filigrane la plume sensible d'un fils méconnaissable, d'un Nicolas Bedos inconnu, loin du dandy télévisuel et coureur assidu de jupons. Le pseudo-bellâtre cultivé, jeune prétentieux talentueux ne manie pas ici le sarcasme désopilant propre à sa génération. Avec Le Voyage de Victor, il compose une œuvre d'une rare sincérité. Vulnérable, dénuée de tout pathos, de toute sensiblerie stérile, Nicolas Bedos écrit sur la tragédie d'un sentiment tant désiré : l'amour. Sentiment que Monsieur Victor a fait le choix de rayer de sa mémoire pour mieux en être soigné à jamais. Mais peut-on être soigné par la femme qu'on a aimé?



Le Voyage de Victor suivi de Promenade de Santé de Nicolas Bedos (Flammarion)



Tag(s) : #Littérature

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