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C'était l'époque où le Général commençait déjà à se faire vieux. L'époque où les garçons rentraient des soi-disant « Événements d'Algérie ». C'était « le temps de l'amour, le temps des copains et de l'aventure ». Le temps où l'on s'échangeait les précieux vinyls et où les filles raccourcissaient leurs jupes.

 

Vos parents vous ont sans doute raconté cette époque évanouie mais jamais oubliée. Celle où l'on entendait la voix mythique du « SLC Salut les copains! » résonner dans le poste. L'époque qui n'était autre que celles des lendemains qui chantent. La France des yéyés. Parmi cette bande de copains chanteurs, épris de tubes à l'américaine et de liberté grandissante, une voix sans pesanteur, une beauté intemporelle et une silhouette élancée s'avançait sous les projecteurs du Petit Conservatoire de Mireille. Elle se prénommait Françoise Hardy. Timide à la voix frêle, la belle allait devenir une figure phare des années 60. Aimée des garçons pour sa beauté, adorée des filles pour son écriture parfaite des aléas du cœur, Françoise Hardy deviendra au fil des années une artiste profondément singulière. La cause? Des rencontres merveilleuses certainement, une sincérité désarmante dans les textes et puis surtout (ou avant tout) un homme. Celui des souffrances et des bonheurs. Celui sans qui les textes de l'auteur-compositeur qu'est Mademoiselle Hardy n'auraient jamais vu le jour. Voilà c'est de tout cela qu'est composée l'épopée touchante de Françoise Hardy, une épopée contée, avec sincérité et lucidité, dans Le Désespoir des singes... et autre bagatelles.

 

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Ça débute sur une anecdote d'enfant dans lequel s'immisce le regard de l'adulte : « Ma mère a souvent raconté que j'avais pleuré chaque nuit du premier mois de ma vie, mais qu'elle n'était jamais venue. Au bout d'un mois, fière de ne pas avoir cédé à ce qu'elle prenait pour un caprice. J'avais compris et ne pleurait plus. Je pense aujourd'hui que j'avais compris que plus vous appelez, moins on vient, qu'il faut ravaler ses larmes et ne rien demander à personne ». L'anecdote scelle toute la dimension tragique de ce destin de femme qu'est celui de Françoise Hardy. Les larmes de l'enfant vont devenir celles de la femme amoureuse, celles de la femmes artiste qui écrira ses textes à partir de ses tourments amoureux.

 

Et lui, et lui, et lui

 

Les tourments de la jeune Françoise Hardy sont infligés par un certain Jacques Dutronc. « Charisme hors du commun », « dur au cœur tendre », le bellâtre des sixties fait une entrée discrète dans la vie de l'interprète de « Tous les garçons et les filles », tubes de 1962. Lorsqu'il débarque dans les lignes du Désespoir des singes, le lecteur sait qu'il n'en sortira pas. Certainement en cette année 1966, Françoise Hardy sait elle aussi que ce type « toujours flanqué de midinettes » ne sortira jamais de sa vie. Pour le meilleur comme pour le pire.

 

Le lecteur sait qu'il tient entre ses mains plus qu'une simple autobiographie d'artiste. Il possède : une incroyable histoire d'amour, une histoire d'amour que l'on pense « pas comme les autres ». Dans cette amourette de jeunesse, la solitaire introvertie qu'est François Hardy tombe inévitablement amoureuse du parigot provocateur, parfois cynique qu'est Jacques Dutronc. De cette histoire à deux, on apprend que les débuts ont parfois été difficiles, Hardy ne soupçonnant « pas l'once d'une réciprocité » de la part de Dutronc. Mais un jour arrive enfin, où dans la nuit Corse (île chère au couple), Dutronc manigance un plan malin avec ses amis pour finir par atteindre, enivré, ce que Françoise Hardy nomme « la citadelle imprenable » (elle). La réciprocité existait bel et bien. D'elle naîtra un petit homme a qui est dédié le livre (Thomas Dutronc), des séparations et des retrouvailles, des instants furtifs de bonheur et de longues nuits de douleurs et tourments.

 

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C'est avec une sincérité particulière que Françoise Hardy évoque les souvenirs de son grand amour. Étrangement, le mot se veut doux sans une once d'un regret ou d'une rancœur tenace. Pourtant derrière la beauté des yéyés, celle dont les fans se prénommaient Mick Jagger ou Bob Dylan, se dessine au fil des pages une grande faiblesse, une plaie béante du nom de Jacques Dutronc. Celui-ci aurait confié à l'immense photographe des yéyés (et aussi ancien compagnon de Hardy) Jean-Marie Perrier qu'avec Françoise c'était différent : « Elle, je l'aime, et je ne veux pas faire comme tout le monde : ne voir qu'elle au début pour la tromper à la fin ». Avec le recul, la soixantenaire accepte avec tendresse la façon originale d'envisager les rapports de couple de son compagnon. Ce que la trentenaire de l'époque a très mal supporté sur le coup.

 

Idole des uns, spectatrice des autres

 

Alors que l'absence, l'infidélité, l'insaisissabilité de l'âme sœur animent le quotidien de la jeune femme, ses sentiments s'exacerbent et les textes sur la difficulté du sentiment amoureux fleurissent. Avec eux, les rencontres se succèdent. Elles sont merveilleuses et anecdotiques : le regard de Mick Jagger dans une rue londonnienne, la timidité de Bob Dylan dans sa loge après un concert parisien, les avances étonnantes des Rolling Stones. Elles sont d'une amitié éternelle : les lettres de Patrick Modiano ou de Michel Houellebecq, les conseilles de Mireille, le talent sublime de Michel Berger. Elles sont étonnantes : Susi la call-girl présentée par Dutronc qui deviendra par la suite une des meilleures amies du couple, ou Serge Gainsbourg... Gainsbourg qui revient plusieurs fois dans les souvenirs de Françoise Hardy comme une rengaine inévitable. Acteur inévitable de sa vie qui avait le même cynisme que son homme... ou la même fragilité. Génie artistique, qui une fois à jeun, devenait « un petit garçon désarmant de gentillesse », Gainsbourg lui écrivit des textes magnifiques dont celui qu'elle n'eut jamais l'audace de dire au lieu de chanter : « Comment te dire Adieu ». Ce Gainsbourg dont la mort signait la fin d'une époque mais aussi d'une jeunesse commune passée aux côté des yéyés et de l'insouciance de l'après-guerre. Ce Gainsbourg dont elle aime à rappeler les assertions si justes et tragiques, dont elle a fait très tôt les frais : « En amour il y a toujours un qui souffre et un qui s'ennuie » aimait-il à répéter. Ce Gainsbourg, dévasté après le départ de Jane, qu'elle soutenu du mieux qu'elle pu et qui lui a balancé, avec un naturel déconcertant, la phrase de trop, celle que l'on oublie pas : « Jane m'a quitté à cause de ma polygamie, et vous, comment faites vous? ».

 

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Ignorant certainement comment elle a fait pour supporter les tromperies et les réflexes de fuite devant toute forme d'engagement de celui qu'elle aimait, Françoise Hardy a continué son chemin dans la chanson française. Amoureuse du répertoire de Brassens et de Mireille, des classiques du rock d'Outre-Atlantique, attentive aux petits jeunes (des Etienne Daho au Benjamin Biolay), celle qui était moins féminine que Sylvie Vartan et moins enfantine que Sheila a traversé toutes les époques et tous les genres. Une réussite qui à en lire son récit, intimiste mais jamais voyeur, se doit à une authenticité. Authenticité de la femme amoureuse, de la mère (poule) et de l'artiste singulière qu'elle est. Une authenticité des mots accolés aux être qui l'ont côtoyé, ceux qui l'ont fait rire, pleurer ou rêver. Actrice de ce temps merveilleux qu'était celui des yéyés, Françoise Hardy se livre avant tout comme une spectatrice. Spectatrice de Dylan en concert. Spectatrice du désespoir de Michel Berger lorsque Véronique Sanson le quitta. Spectatrice des diners où l'alcool et les rires coulaient à flots rue Hallé face à l'humour fracassant du duo Gainsbourg/Dutronc. Spectatrice des flirts de son bien-aimé. Spectatrice du regard de son petit garçon au cinéma.

 

Avec son touchant Désespoir des singes... et autres bagatelles, Françoise Hardy se veut spectatrice de son temps. Elle confie aussi bien ses inhibitions du cœur que ses collaborations artistiques mais au final ce qui reste en mémoire c'est un petit cœur. Celui d'une jeune fille éperdument amoureuse de lui et aussi des autres. Un cœur tendre qui ne s'est jamais empêché d'être lucide. Un cœur au service de ses chansons. Dans lesquelles chacun a pu se retrouver à un moment ou à un autre. C'est parce que Françoise Hardy a si bien parlé des affres qui nous animent tous que ses refrains sont restés gravés à jamais dans les mémoires des grands-mères, mères et jeunes filles. Échos de nos sentiments, ses disques se transmettent de génération en génération et ce simple geste fait d'elle une grande artiste comme il en existe peu : populaire et intemporelle.

 

Le Désespoir des Singes... et autres Bagatelles de Françoise Hardy (Robert Laffont)

 

Souvenirs, Souvenirs :

 

 

« Tous les garçons et les filles »


« Ma Jeunesse fout l'camp »


« Message Personnel »


« Puisque vous partez en voyage »


Tag(s) : #Musique

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