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C'est une très longue histoire. Une histoire de train ayant du retard, de femme ayant besoin d'être secouée, de curiosité malsaine certainement... C'est surtout une histoire ayant pour but de se mettre en colère. Bref, une histoire qui a aboutit à l'achat d'un livre dans un Relay à 7h00 du mat' dans un froid glaciale. Une histoire dévorée en plusieurs allées-retours avec la fierté de la tenir bien droite devant moi, histoire de dire haut et fort aux passagers innocents de ce train: « Oui, je lis le Manuel de Guérilla à l'usage des femmes! » et j'en ai même pas honte. 

 

ManuelGuerillaSa couverture rouge clinquante sur les présentoirs des librairies ne vous aura certainement pas échappée. Il faut dire que Sylvie Brunel, l'auteure, a vu rouge elle aussi, quand elle a compris que son mari la quittait pour une jeunette et par la même occasion en profitait pour abandonner les sommets du Parti Socialiste pour les bras accueillants de Nicolas Sarkozy à l'Élysée. Oui, pour ceux qui aurait eu la chance d'échapper à la polémique, il faut souligner que l'ex-compagnon de la dame est un certain Monsieur Besson. Tout le monde suit? Bref, son Manuel de guérilla à l'usage des femmes est né de cette double trahison. Une écriture pour se libérer du transfuge politique et amoureux mais surtout, une écriture pour se reconstruire, elle et ses consœurs qui, passées la quarantaine, « entrent dans la solitude à reculons ». Affligeant constat donc que celui fait pas cette grande professeure de géographie, auteure d'une vingtaine d'ouvrages, qui du jour au lendemain a vu se détourner d'elle celui avec qui elle croyait avoir bâti sa vie. Les réactions furent nombreuses à la sortie de ce manuel que certains ont taxé de règlement de compte sur la place publique. Réactions masculines certainement. Au fil des pages pourtant se dégage un tout autre visage que celui de la banale vengeance d'une femme bafouée. Un visage revanchard se dessine au sein des meilleures chapitres du livre. Oui, Sylvie Brunel, certainement féministe dans l'âme, prend sa revanche en alignant avec force les diagnostics d'une société qui se dit évoluée et qui pourtant dans l'ombre, au quotidien, continue de multiplier des outrages divers à l'égard de la femme.

 

Victime donc de l'infidélité de Monsieur Besson, Sylvie Brunel s'empare d'un nouveau statut : victime de la société avec qui elle se révèle bien plus féroce qu'avec son ex-mari. Ainsi on voit se développer au fil des pages des arguments très fiables bien plus crédibles que la thèse majeure de toute féministe normalement constituée selon laquelle l'homme est un grand lâche. Admettons. Mais le problème ne prend t-il pas sa source dans la mécanique même de la société qui fabrique depuis des millénaires un ordre social reposant sur l'inégalité fondamentale entre les hommes et les femmes? À écouter les arguments de l'auteure, on s'aperçoit que les 30 ans de féminisme passées ont tout juste permis au femme d'ouvrir leur propre compte en banque et d'exercer une profession sans l'aimable autorisation de Monsieur. Les faits sont majeurs, même si ils ne surviennent qu'en 1965, mais les mentalités, elles, elles sont comment? Et bien médiocres, tellement médiocres qu'elles se contentent même de faire miroiter aux jeunes gamines des histoires de prince charmant et de jeunesse éternelle.


La jeunesse, vaste propos chez Sylvie Brunel, derrière lequel on diagnostique une véritable obsession. Contrairement aux lignes et visages parfaits que les magazines continuent de nous suggérer allègrement, l'auteure soulève un nouveau visage, celui d'une femme prédestinée au malheur en raison d'un destin biologique peu avantageux et d'un regard social impitoyable : « Nous sommes, nous femmes, plus maltraitées par la civilisation que par la nature ». Il est vrai que pendant que Madame joue les superwoman (avec habilité et nerfs à vif au passage) la société s'acharne à vouer un culte à la jeunesse, à cautionner les infidélités et marivaudages des hommes mûrs. Très remontée, l'auteure s'évertue d'ailleurs à donner des exemples bien précis (donc exquis!) de ces hommes, écrivains la plupart du temps, obsédés par leur vigueur sexuelle et se demande comment la société réagirait si des femmes mûres et talentueuses, telles qu'une Toni Morrisson ou une Joyce Carol Oates, s'exclamaient dans la presse avec fierté : « Si je reste en forme, c'est parce que je consomme beaucoup d'hommes! ». On les jugerait tout simplement obscènes et ridicules. Tandis qu'un homme, pensez vous, on sourirait admirativement.

 

L'inégalité survient au quotidien depuis des millénaires, dans l'inconscience des faits et des actes que l'on cautionne pour les hommes et n'épargne aucunement pour les femmes. La société a conditionné la femme à être soumise, gracieuse, souriante, polie, serviable, obéissante et tout un tas d'autres adjectifs avilissants. Parfaitement constituée à sa majorité, la femme entrera dans la vie avec un bon lot d'illusions. Petite fille et jeune femme, elle aura dominé de l'école et à l'université, mais par la suite elle s'effacera, ou sera tout juste réduite à se travestir pour être respectée. Gamine et adolescente, elle aura cru naïvement aux histoire de prince charmant et de fidélité à la con pour se retrouver à 30 ans tourmentée par les illusions de la passion et à 40 ans soumise au deuil terrible de l'amour fou dont elle espérait qu'il serait éternel. Le rêve s'est écroulé semble écrire Sylvie Brunel, pour qui le rêve s'est bel et bien écroulé un jour d'été 2007 quand Éric Besson, homme de toutes les ruptures assumées, s'en est allé après 30 ans de mariage . On a beau être né en 1960, après la génération de 68, vouloir vivre de franchise, de liberté affirmée et de quelques contingences physiques et de passades sans lendemain, la rupture n'en est pas moins brutale. Ce n'est pas parce que le livre est écrit de la main d'une ex-épouse d'un ministre illustrement connu (pour sa traitrise au PS et sa réussite à l'UMP) qu'il en est moins crédible. Car en écrivant ce manuel, Sylvie Brunel a détecté les défauts d'un société hypocrite qui fait subir à de nombreuses femmes ces « annulations de vies », ces ruptures brutales inextricables une fois que famille, maison et enfants sont solidement bâtis. Des femmes confrontées pour la première fois de leur vie à la solitude, une vie où on les a sans cesse obligé à être deux fois plus performantes qu'un homme pour s'imposer professionnellement. Féministe à l'horizon crieront certains, et bien oui, pourquoi pas dire la vérité, encore et encore, dire que la volonté d'une femme est souvent qualifiée d'arrivisme, alors qu'un homme est loué pour son ambition, toujours légitime elle. Mais l'ambition d'une femme est largement plus admirable car c'est bien sur elle que continue de reposer la charge de la maternité, de l'éducation des enfants, voire l'essentiel des tâches domestiques et maternelles. Le tableau dressé par cette femme désireuse, étant jeune, d'atomiser les codes et d'affirmer sa liberté, n'est point affriolant. Il est même désespérant. Bouleversant pour les femmes de plus de 40 ans et décourageant pour les femmes de 20 à 30 ans, ce Manuel de Guérilla à l'usage des femmes est finalement adressé à la femme dans toute sa diversité, célibataire ou en couple, mère ou pas, jeune ou âgée. Oublier l'avant et se résoudre à l'insoutenable légèreté de l'autre pour les quarantenaires et jouer les grandes indépendantes pour les plus jeunes, tel sera l'ultime conseil divulgué par Sylvie Brunel pour qui, au final, « l'existence réussie est une existence autonome ». Compris les filles?!

 

Tag(s) : #Littérature

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