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L'été, la lecture se veut différente. Elle éprouve le besoin vital d'évasion. Bien plus que le reste de l'année, il lui faut prendre le large elle aussi, choisir la route comme unique concubine comme ses plus grands héros. Est-ce d'ailleurs un héros romantique ou un tyran sanguinaire sur lequel nos yeux de lecteur vont s'épancher ? L'Histoire et ses avis divergent comme souvent, mais à la lumière de son touchant carnet voyage il semblerait que le héros romantique était simplement prêt à tout pour sauver « sa cause » : le prolétariat.

 

CheNous sommes en 1951. Le Che n'est pas encore une icône de la révolution, un visage sur les murs de Cuba ou un message à vertu mondiale. Ernesto Guevara de la Serna est un modeste étudiant en médecine. Un petit gars chétif de par ses crises d'asthme, un gamin de bientôt 24 ans désireux de prendre la route, cette route si cher à la Beat Generation et ses idéaux romantiques. Le 29 décembre 1951, Ernesto Guevara grimpe à l'arrière de la fameuse Poderosa (« la vigoureuse »), la Norton 500 de son plus fidèle ami et collègue Alberto Granado. La vielle bécane emmène les deux amis à la découverte du continent latino-américain. La traversée de ses pays à la pauvreté sidérante sera riche en émotions. Si riche qu'elle en modifiera les aspirations des deux hommes. C'est par ce périple que Ernesto Guevara de la Serna deviendra le Che pour les foules du monde entier. « Che » désignait une interjection populaire utilisée pour réclamer l'attention en Argentine, Ernesto Guevara l'employait si souvent durant son voyage que ces acolytes le surnommèrent ainsi. Le surnom entrera dans la légende de l'Histoire. Cette histoire qui prend sa source dans cette Amérique Latine. Là-bas, le jeune homme trouvera sa véritable identité : un surnom et des convictions inébranlables sur le monde moderne.

 

On dirait le Sud

 

À l'ouverture de ces fameux « carnets de voyage » baptisés sobrement Voyage à motocyclette, Guevara donne le ton de l'aventure : « En 9 mois, bien des choses peuvent venir à l'esprit d'un homme, de la spéculation philosophique la plus élevée à l'envie terre à terre d'une assiette de soupe ». Ces choses anecdotiques ou philosophiques parsèment délicatement les carnets du Che, elles sont racontées avec une fraîcheur propre à son jeune âge et à son avidité de nouveaux horizons. Curieux, l'étudiant en médecine offre à sa plume son sens aigu de l'observation. Des simples regards croisés aux hôtes accueillants, des paysages merveilleux aux soucis mécaniques de la Poderosa, Guevara s'attarde avec précision et sensibilité sur le quotidien du duo qu'il forme avec Alberto Granado. Des aventuriers très pieds nickelés multipliant les anecdotes cocasses, les astuces infaillibles pour se faire payer à manger et à boire, les plans drague et les inévitables pannes à répétition de la moto d'Alberto. Mais au fur et à mesure que l'épopée initiatique avance, les contraintes amusantes s'estompent pour laisser place à une réalité non pas déchirante, juste enfin révélée comme elle mérite de l'être. L'Amérique Latine défile, et les deux complices posent leurs regards sur ceux sur qui habituellement elle ne s'attarde pas. Le peuple fait son apparition dans les lignes de ce journal de bord et dans un mouvement similaire il gagne l'âme et conscience du futur révolutionnaire. Des militants communistes pourchassés, aux indiens dépouillés de leurs biens, en passant par ceux qui travaillent dans les mines ou meurent à petit feu dans les léproseries, Guevara conte tous ceux-là, les véritables moteurs de l'Amérique Latine, pas les blancs colonisateurs, mais les membres du prolétariat survivant dans l'ombre.

 

Des pages éprises de justice

 

Dans son regard, on aperçoit l'immensité du territoire sud américain et la détresse du peuple qui l'habite. Ce peuple est constitué d'âmes et lois différentes, mais sous la plume de Guevara subitement le territoire est recomposé, uni à jamais par son expérience de la pauvreté et l'exploitation. Sa description d'un seul et unique peuple d'Amérique du Sud est doublement plus perturbante qu'elle est sans emphase, loin des discours révolutionnaires enflammés. Non, Guevara construit son idéal politique par ces visages croisés tout le long de son périple. Chaque visage est une pierre posée à l'édifice de son idéal politique, son idéal de vie. Il y a notamment l'épisode émouvant d'une vieille femme asthmatique face à laquelle il prend conscience de son « infériorité absolue » de médecin. Il ne peut plus rien pour cette femme que l'exploitation a humiliée et rendue dépendante. Les pages s'enchaînent, bien écrites, impeccablement descriptives, même pas bien pensantes simplement éblouissantes, profondément éprises de justice et d'égalité entre les hommes. Le regard du jeune homme semble autant questionner les routes latino-américaines que le grand vide existentiel : « Jusqu'à quand, dit-il, durera cet ordre des choses fondées sur un absurde esprit de caste. L'heure a sonné pour les gouvernements de consacrer moins de temps à faire l'éloge des bienfaits de leur régime, et plus d'argent, à financer des œuvres d'utilité sociale ».

 

Sur cette route du sud le Che est né. Les conditions précaires de son voyage initiatique, les rires partagés avec Alberto, les regards croisés, les destins frôlés, la terre Inca sublimée, les léproseries où il a agit, tout cela forme un unique et même argument : il faut se battre pour l'Amérique unie et combattre l'injustice partout dans le monde. Ernesto Guevara de la Serna n'est qu'un gamin rêveur quand il débute son carnet de voyage, quand il le boucle neuf mois plus tard, il est déjà dans son for intérieur : le Che, une icône de la révolution pour les uns, monstre sanguinaire pour les autres. Un personnage historique qui éclate dans des dernières pages à l'authenticité aussi émouvante qu'effrayante quand on connait la suite de la grande Histoire.

 

Voyage à Motocyclette d'Ernesto Che Guevara (Milles et une nuit)

Tag(s) : #Littérature

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