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Christine Angot est un cas littéraire. Un cas très particulier. Chacun de ses nouveaux écrits provoque un étrange phénomène. Un phénomène devenu traditionnel, un incroyable et soudain mélange de détestation doublée d'une curiosité acerbe pour la bête littéraire et ses histoires si peu littéraires. Le principal axe d'attaque des anti-Angot loge en effet dans ce reproche permanent : elle est la reine sacrée, et vilipendée, de la vraie-fausse autofiction. Pas de chance. Angot puise son inspirationdans la noirceur de l'existence : la sienne et celle de ses proches. Et ça, voyez-vous, en France on apprécie moyennement. Surtout lorsque le récit sort dans les librairies hexagonales surplombé de la belle et noble appellation de « roman ».

 

ANgot1 Déliquescence du couple


N'en déplaise à certains, Christine Angot écrit des romans. Les Petits est le dernier en date. Un écrit particulier, légèrement éloigné des anciens, puisque cette fois-ci elle n'occupe pas le centre de l'intrigue mais s'octroie la place intéressante de spectatrice de la déliquescence d'un couple et observe même au-delà, par séquences intenses, la déliquescence de notre société. Il se produit dans ce récit suffocant au style organique, une avancée intéressante de la pensée, et même de l'écriture de l'auteure. Une avancée vers l'autre, sa condition, sa difficulté d'être dans une société en faillite, qui commence à défaillir au sein même de sa demeure : son couple.

 

Dans son précédent roman, Le Marché des amants , Angot signait déjà un portait très honnête d'une relation sentimentale entre une quarantenaire blanche du VI arrondissement et un trentenaire métisse issu des grandes tours grises qui s'élèvent à la périphérie de la capitale. Histoire formidable du quotidien, de l'amour et de la société française, dont Les Petits s'avèrent, aujourd'hui, une suite logique pour l'écrivaine. Elle y conte, avec une droiture inouïe, l'histoire d'un couple qui se rencontre, s'aime puis se détruit à petit feu, à l'aveuglette. Elle, Hélène, est blanche. D'origines européenne, elle s'éprend de lui, le beau noir, d'origines martiniquaise. Il est musicien, du genre passionné, électron libre sans attache. Elle devient son attache. Mais il l'accepte sans broncher car il pense avoir trouvé en elle « une personne qui a compris son mode de vie ». Alors ils s'installent ensemble, avec la fille qu'Hélène a eu d'une précédente union, Clara. Tout bascule quand il a un enfant avec elle. Un, puis deux, puis trois... Il est pris dans « un système ». Ce cercle infernal le conduit directement à la dispute. La dispute de trop. Celle qui fait exploser la vie de couple, la vie de famille. La vie tout court. Celle de tous les jours, constituée de hauts et de bas. Celle où l'on se bat pour la garde de ses enfants, pour payer son loyer, pour gagner une once de dignité.

 

Un « je » témoin d'une faillite moderne

 

Angot dresse le portrait suffocant d'une rupture qui s'annonce, s'installe sans faire de bruit. « Il n'imaginait pas que ça évoluerait comme ça. Rien ne lui laissait présager. Ça n'arrive pas d'un coup. Ça s'infiltre » raconte t-elle. Parce que ça s'infiltre en douce, dans l'ombre de la vie de famille, ça se chronique en douceur. Une douceur apparente car au fond, le style de Christine Angot incroyablement syncopé, haché, sonore exprime une violence extrême. La violence d'une vie kafkaïenne, débordante de pièges intimes et sociaux qu'elle se plait à dénoncer d'une manière faussement sage. On l'attaque pour ses manifestations exhibitionnistes, son « je » sans foi, ni loi mais rien de tout cela n'apparaît dans ces 200 pages. Cette fois-ci, le champ d'observation est le couple, un autre couple que le sien. Un couple qu'elle connait bien expliqueront certains médias. Mais pour lire, pour apprécier la plume d'Angot, est-il vraiment utile de découvrir dans la presse que ce couple n'est pas indifférent à son histoire personnelle, que cette histoire n'est autre que celle de son compagnon actuel. Savoir ce fait nuit parfois à l'équilibre de ce récit si intime, si douloureux. Au cours du récit, un « je » se glisse dans le discours de Billy, sur le fil de la rupture, entre la case « appartement familial » et la case « prison ». Un « je » féminin qui assiste au drame tragique qui se profile : les fameux « petits » vont être séparés du père. Ce « je », s'appelle Angot. Ou plus exactement ce « je » est la nouvelle compagne de Billy. Celle qui observe un père combattif contre la maudite réalité qui lui enlève ses enfants.

 

Angot2

Angot fait du social, mesdames et monsieurs. Pas du prestigieux social, non, du social du quotidien et bizarrement celui-là est autant douloureux que les plaintes ultra-personnelles échappées de ses précédents récits amoureux. Lire Angot c'est l'écouter. Sa voix intense contant ce qui vous prend au cœur. Ici par exemple, une scène de couple qui dégénère, un contrôle d'identité, une virée au commissariat et cette angoisse permanente d'un retour de la police au domicile conjugale sous les regards inquiets des « petits ». Angot fait du social indicible. Elle explique comment une mère prive un père de sa progéniture. Comment la violence aveugle s'installe dans un couple. Comment tout ce qui fonde le système, justice, aide social et autres administrations débordées, est fondamentalement impuissants. Ses détracteurs l'attaqueront sur le visage qu'elle dessine de la mère des « petits », oubliant que tout ceci n'est qu'un écrit. Ses adorateurs l'estimeront pour l'exact contraire : avoir dévoilé, avec sa petite musique singulière, un pan de la société contemporaine. Les uns la détestent parce que son sujet de prédilection est de « piller » la réalité. Les autres l'adorent parce qu'elle met en musique la réalité. Elle la travaille. La retranscrit avec sa verve inouïe. Dépouillée de toutes exclamations. Juste des points. Des simples points comme des coups. Ceux infligés par la vie, le couple et la société.

 

L'écrivaine qui écrivait, non pas l'intimité, mais la réalité

 

Dans Les Petits, les coups les plus frappants sont donnés par Hélène. Figure féminine qui se malmène toute seule, par des gestes anodins qui en disent long sur son personnage. Un mot de trop « étalon », un désir de trop « un tatouage » sur le corps de celui qu'elle dit aimer, et le couple vole en éclat. On se demande parfois si la narratrice n'en fait pas trop dans cette accusation à l'encontre de la mère des « petits ». Mais ce soupçon est vite anéantit par cette réflexion nécessaire au roman : nous sommes toujours des otages, manipulés en permanence par les récits du quotidien entendu ici et là. Là, en l'occurrence, c'est Billy qui est manipulé, pris dans les filets de la femme-mère, prisonnier d'un système où la mère est forcément victime du père. Ce père noir qui se retrouve en cage, en ce lieu terne où il constate, où « il voit vraiment », il voit « des noirs, des arabes partout dans les cellules. Ça lui fait mal. C'est là sous ses yeux. C'est la réalité […] Il voit l'immensité du piège, c'est impossible de ne pas tomber dedans ». Pourtant il tombe dedans, et la plume incantatoire d'Angot, son œil noir si perçant, l'aide à s'en extirper de cette situation déshonorante de « mendiant » qu'il refuse constamment. Un peu plus tard, dans le roman, Angot lui fera croiser Hélène au Palais de Justice. Hélène : « la partie adverse », juste une « formalité administrative » comme tant d'autres.

 

« La vie privée n'existe pas. L'intime n'échappe pas à l'économique, au social, à la violence raciale ou politique. Mes personnages sont emplis de cela... » déclarait dernièrement Christine Angot au magazine Télérama. Parce qu'ils « sont emplis de cela » justement, les personnages d'Angot sont admirables par leur ténacité face à tout « cela ». Ils témoignent, non pas de l'intimité d'une auteure bankable, mais d'une société contemporaine emplie de failles amoureuses, familiales, sociales. Les personnages d'Angot sont ceux du quotidien. Rien à voir avec l'autofiction, l'intime, l'autobiographie, dont on la taxe sans cesse. Angot, comme n'importe quel écrivain, met un peu d'elle dans ses écrits. Mais elle met avant tout des autres. Ces autres vacillants dans un monde néfaste à chaque instant. Ce monde néfaste qu'elle s'attache à restituer d'une manière quasi naturaliste. Les Petitsn'est pas le plagiat d'une vie, c'est la vie. La vie contée avec clairvoyance.

 

Les Petits de Christine Angot (Flammarion)

Tag(s) : #Littérature

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