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olivier-adam-les-lisieresÀ 25 piges, tu commences déjà a avoir lu un paquet de trucs. Des trucs dans lesquels tu cherches des réponses qui au final n'arriveront jamais autrement que par toi-même. Après avoir lu tout ces trucs souvent très précieux à tes yeux, tu les ranges délicatement dans ta bibliothèque. À gauche à portée de main, ceux qui comptent le plus. À droite les honteux que tu chéris avec discrétion. Récemment tu en acquis un nouveau.

 

Depuis que tu l'as ouvert, tu n'as qu'une crainte : qu'il rejoigne les autres. Qu'il t'abandonne comme tous. Pour s'entasser et appartenir au passé. Que tu es passée la page 454. La dernière. Bien-sûr tu pourras sans doute le retrouver à portée de main, à gauche de la bibliothèque. Le rouvrir. Mais le cœur battant d'une première fois ne se retrouve jamais. Car jamais un livre n'a produit un tel effet sur toi. C'est physique. Comme la vie, comme quand tu tombes en amour pour quelqu'un. La séparation est impossible. La douleur infligée irrémédiable. Depuis 3 jours, 454 pages se baladent partout avec toi. Dans le métro. À la laverie-automatique. Du bureau, au lit, à la baignoire. Pas pratique à trimbaler le roman de 454 pages. Rien à foutre. Comme les choses aimées, on l'abîme au fur et à mesure qu'on vit avec. Chaque page est écornée. Des phrases surlignées. Un peu de vernis sur tel page. Une miette de pain dans une autre. Tu ferais ta vie avec ce bouquin. Tu sais que c'est le bon. Le bon pour l'instant. Peut-être pour la vie entière. Il suffit de pas grand chose pour être le bon. Un titre : Les Lisières. L'utilisation d'un extrait d'une chanson de Gérard Manset avant l'incipit. Non, vraiment pas grand chose, à part cette recherche pénible et salvatrice de sincérité avec soi-même, avec les autres, avec le monde. Ce désir d'être à la lisière pour mieux disséquer, pour contempler suffisamment la vie et les êtres pour constater la triste réalité. Pour savoir si un roman est le bon, il faut s’ausculter. Savoir s'il nous manque, s'il nous ferait pleurer et sourire à la fois, s'il nous couperait la faim, nous empêcherait de dormir, nous réveiller dans la nuit. Tu fais autre chose, mais tu ne penses qu'à ça. Aux précieuses Lisières d'Olivier Adam. Tu ne fais que te dire qu'il faut y revenir, au plus vite.

 

Extrait :

 

« Je suis arrivé à V. à deux doigts du sommeil. J'avais quitté l'autoroute, les yeux mi-clos, dans le flot défilaient des entrepôts, des rangées d'immeubles HLM séparées par des pelouses rases et mitées, des alignements d'enseignes et de cube en tôle, des nuées de panneaux d'affichage et de feux rouges. Puis j'avais traversé le fleuve sur la gauche, les arbres camouflaient les usines, filaient vers la campagne qui gagnait peu à peu pour s'épanouir, insoupçonnable, à trente kilomètre de là, en un désert de colza, de blé, de maïs et de pomme de terre. De l'autre côté, c'étaient l’hôpital et la casse automobile, les zones industrielles, les supermarchés, les parkings, les nationales, les voies ferrées, les habitations verticales, milliers de fenêtres allumées dans le matin, de gosses s'habillant et croulant sous leur cartable, d'hommes et de femmes aux yeux gonflés s'apprêtant à courir vers la gare du RER, à s'engouffrer dans leur voiture pour gagner leur bureau, leur atelier, leur boutique, leur école, leur cabinet, Pôle Emploi. Partout s'agitait une vie concrète et réduite, modeste et résolue, on y était un peu à l'étroit, mais c'était la seule dont on disposait vraiment. Le seul horizon tangible. Partout on se débattait, on se résignait, ça dépendait des jours, de la fatigue, des emmerdes, du boulot, des petits, de l'argent, de la santé. Je n'avais jamais pu m'y résoudre. Je m'étais toujours dit qu'il devait y avoir autre chose, du reste la plupart de mes amis s'enorgueillissaient de vivre une autre vie, mais je ne voyais pas très bien laquelle, ils bossaient, élevaient leurs enfants, partaient en vacances un ou deux fois par an, bien sûr ils étaient cultivaient, lisaient des bouquins, les journaux, parlaient art et politique mais, fondamentalement, je ne voyais pas la différence. Il n'y avait qu'une seule vie. Et j'avais toujours été incapable de la vivre vraiment. Au final j'avais choisi de contourner l'obstacle. J'avais choisi de déserter. Je n'en étais pas spécialement fier. Dès que j'avais pu, j'avais laissé tomber tout ce qui de près ou de loin ressemblait à un boulot, même « intéressant ». La moindre contrainte me pesait. Obéir à un patron, me lever pour me rendre au bureau était au-dessus de mes forces. Sarah en riait au début. Mais je crois qu'à force elle a fini par trouver ça indécent, cette façon d'affirmer que je n'étais pas fait pour le travail et la vie sociale. Comme si quelqu'un l'était. Comme si on avait le choix. Comme si quelqu'un pouvait encore se payer ce luxe. En partant pour la Bretagne j'avais enfoncé le clou. Je m'étais fabriqué une vie de vacances – et, à ce titre, que mon choix se soit porté précisément sur une ville entièrement vouée au tourisme et rayonnant sur une côte où s'égrainait un chapelet de petite stations balnéaires ne relevait sans doute pas du hasard : j'y menais une vie hors saison, une vie en lisière de la vie. J'affirmais à qui voulait l'entendre que c'était tout le contraire, qu'au bord de la mer je reprenais possession. Du monde des autres et de moi-même, que j'étais précisément au cœur de la vie, quand tout le monde en était détourné par obligation, fatigue ou paresse, j'étais au cœur de la vie qui ici pulsait comme ailleurs, j'invoquais toutes ces conneries cosmiques du monde physique que je sentais battre ici comme nulle part, le vent les marées, le sable la roche et le ciel me reconnectaient au vivant, c'est ça que je répétais à longueur d'interviews de débats de dîners de coup de téléphone mais je n'étais pas dupe de mes propres mensonges. J'avais déserté. On pouvait y voir une forme de courage ou de lâcheté, c'était selon. La deuxième avait ma préférence. »

 

Les Lisières d' Olivier Adam chez Flammarion

Tag(s) : #Littérature

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