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Ici, on a des revenus modestes et on habite pas la capitale, alors vous pensez bien que le théâtre c'est pas tous les jours que l'on peut en profiter. Heureusement, à défaut d'avoir la grande salle et ses fauteuils rouge on a le petit écran et un canapé fort confortable. Ma nature snob ne me fera pas cracher sur cette merveilleuse petite invention cette fois-ci. Car l'autre soir, le petit écran m'a offert du rêve et m'a vendu un véritable moment de bonheur. Le bonheur simple d'assister à un grand moment de télévision ou de théâtre, je ne sais plus trop bien. Je crois surtout qu'il s'agissait avant tout d'un grand et bel instant de vie.

 

Alors bien sûr il y avait les deux Michel pour présenter l'événement (comprenez Boujenah et Drucker!). J'avoue que ces deux-là on les aime ou on ne les aime pas c'est catégorique, je vous l'accorde. Moi, mon côté « nostalgique maladive » a tendance à me les faire apprécier surtout qu'hier soir ils étaient à Ramatuelle. « Et alors? » penseront certains. Et alors c'est à Ramatuelle qu'est enterré, dans son costume du Cid, un grand prince du théâtre et du cinéma français : Gérard Philippe. C'est en hommage à cette étoile filante, pour laquelle le cœur de nos grands-mères battaient à la chamade, qu'un autre grand monsieur du cinéma (Jean-Claude Brialy) a crée le Festival de Ramatuelle en 1985. Dans ce lieu empli de poésie et au cadre magique s'est déclaré au fil de 25 années un véritable hymne à l'amour au théâtre. Trois majestueux coups et c'était parti!

 

MiamMiam


Au théâtre ce soir : Miam Miam. Pièce écrite, mise en scène et avec Édouard Baer. Autant vous dire que ce soir là on allait en bouffer du Édouard... mais ça tombait plutôt bien car ayant grandi avec des diners familiaux à la sauce Nulle Part Ailleurs, depuis mes 10 ans j'étais amoureuse du grand fou au parler loufoque qui logeait dans son célèbre « Centre de visionnage ». Je m'étais donc préparée psychologiquement et physiquement à tenir toute la nuit avec Édouard Baer, parce que bon le type il faut admettre qu'il est séduisant, époustouflant, tonitruant, hilarant... Bref que des adjectifs de qualité à mes yeux!

 

Lorsque Miam Miam débute, je me sens toute perdue. Je m'attendais à voir un remake du Grand Restaurant avec un titre pareil et je me retrouve face à un boulevard avec des histoires de coucheries et des amants dans les placards. Mais là, l'espace de deux secondes j'ai fait l'erreur fatale d'oublier que Édouard Baer était un génie de l'embrouille. Je comprends alors enfin après 10 minutes d'égarement que je n'ai strictement rien compris au film... enfin à la pièce.

 

Une fois mon cerveau parfaitement ajusté : la pièce peut commencer (pour de vrai!). Une phrase de Bashung me revient de suite à l'esprit : « Ma petite entreprise ne connait pas la crise ». La petite entreprise en question c'est celle de Luigi et de sa fidèle troupe de comédiens dont la pièce ne fonctionne pas. Ils sont touchés de plein fouet par cette fabuleuse invention du monde moderne : la crise. Mais avec les moyens du bord, les décors du théâtre et une bonne dose de volonté, cette joyeuse bande de saltimbanques va réussir à se remplir les poches mais surtout remplir les esprits!

 

En quelques heures, la mission impossible de Luigi et les siens est de transformer la salle de théâtre en restaurant à la mode pour un client ayant « une vraie tête de crapule et d'assassin »! Plus qu'un restaurant à la mode, la fabuleuse supercherie de Luigi et ses comparses s'avérera être un lieu bouillonnant de pensées, d'exubérance et de joie de vivre. La mission, que le (télé)spectateur s'imagine impossible médiocre sceptique qu'il est, ne peut avoir lieu que dans un théâtre, la scène unique où en un tour de baguette magique tout peut se transformer en magistral instant de vie.

 

Miam Miam ne se raconte pas : il se voit et se vit. Il est barré et décalé à l'image de son créateur dont le rôle de Luigi est taillé sur mesure. Édouard Baer rayonne en manipulateur de scène exquis. Il manipule chacun d'entre nous, (télé)spectateurs et comédiens, pour arriver à ses fins : faire tourner la maison! Le bellâtre charismatique de cynisme et de verve inspirée enchante ce paysage en constante construction qu'est le grand restaurant Miam Miam. Soutenu par une bande de comédiens tout aussi talentueuse, le metteur en scène, à la scène comme aux coulisses, se retrouve en situation permanente d'improvisation et de création. Fasciner par ce bouillonnement créatif, le (télé)spectateur se laisse agréablement s'égarer dans un monde où le mot est roi et l'humour parfois potache mais jamais vulgaire.

 

Haut en couleur, ce Miam Miam appétissant et concocté par un vrai sens d'équipe, donne un nouveau souffle au théâtre en utilisant les recettes du monde moderne : intermèdes comiques, type fausse publicité, bande-annonce ou reportage (baptisé « Tout perdu » avec un Édouard Baer monstrueux et un Atmen Kelif au bord de la crise de rire). Allergiques à l'humour Canal mieux vaut donc s'abstenir car ici c'est l'enfant de la télé qui parle au théâtre. Un éternel enfant que l'on sent inspiré, amoureux des planches comme des écrans (petits et grands) car plus que de théâtre, Édouard Baer, grand chef qu'il est, joue avec les genres, les styles. Son petit monde est fort agréable à regarder (les décors de Denis Tisseraud amusent l'œil) parce qu'il est emprunt d'une forte culture de l'image. Cette joyeuse bande de trublions, de la comédienne débutante et naïve au cuisinier guignol idiot, s'activent à jouer des situations tragi-comiques souvent provoqués par leurs soins ou par la méchanceté ou la bêtise de l'un d'entre eux. La comparaison avec la fameuse bande de l'excellent Robert Dhéry, Les Branquignols, est de ce fait inévitable puisque Édouard Baer (qui forme un tandem parfait avec Philippe Duquesne) compose, comme le faisait jadis Robert Dhéry, une merveilleuse tambouille à l'originalité parfois déroutante mais toujours séduisante. Ainsi l'enjôleur charmeur à l'élégance folle s'empare avec brio d'un comique qui se fait rare à la scène d'aujourd'hui. Un comique fantaisiste et burlesque, émouvant et touchant et teinté parfois même d'une mélancolie déconcertante.

 

Formidable tableau, montée de toutes pièces par une aventure avant tout de bande où les personnages sont, je vous l'accorde, totalement allumés, Miam Miam est un vrai instant de théâtre : magique et intelligent. Lorsqu'après un final grandiose en chanson (composée par Julien Baer), le spectateur de Ramatuelle s'exécute au rituel du festival qui veut que l'on jette les coussins rouges en signe de remerciements, le téléspectateur, lui, est emprunt d'une gratitude immense envers France 2. En éteignant son petit écran, il est soudainement atteint d'une étrange sensation, il se dit qu'il a vécu un grand moment de télévision certainement. Il n'aura jamais vu joué Gérard Philippe en vrai de vrai, jamais vu les Branquignols autre part qu'en DVD, jamais connu le noir et blanc à la télévision. Mais ce soir, il le sait : il aura vécu un grand moment, aussi beau que du Gérard Philippe et aussi réjouissant que du Robert Dhéry. Il a soudainement sur son canapé comme une envie de croquer la vie à pleine dents, de chanter et danser comme dans un film de Jacques Demy, de jouer de son cynisme et d'aller à contre-courant comme Édouard Baer qui, ce soir-là, nous aura vendu, à tous, de l'esprit, de l'intelligence et quelques phrases bien ciselés sur le monde d'aujourd'hui. Juste quelqu'un de bien et son quelque chose de bien que la mémoire du téléspectateur ne sera pas prête d'oublier.

 

Chapeau les artistes!

 

Miam Miam

du 8 septembre 2010 au 25 septembre 2010 

Au Théâtre Marigny

Tag(s) : #Cinéma

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