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Vous visualisez ces pubs minables que l'on doit toujours se farcir avant de pouvoir voir un chef-d'œuvre du 7ème Art... ou alors une daube du 7ème Art ? Et bien le nouveau film de Samuel Benchetrit commence par cette pub minable soudainement géniale, vantant les mérites d'un commerce non loin de la salle. Le commerce en question ici est celui de Gino Roma (l'unique José Garcia). Gino tient une pizzeria à Bruxelles, très originalement baptisée : « Chez Gino ». Il a engagé Monsieur Stern, un grand cinéphile mais petit réalisateur, pour qu'il lui réalise une pub sur son commerce vacillant. Car avec la concurrence, la pizzeria de Gino est en faillite sans compter les disputes familiales à répétition avec son épouse Simone ( la « surréaliste » Anna Mouglalis) et ses deux enfants Marco et Maria. Cette maussade routine va être bouleversée par un coup de fil nocturne annonçant la mort prochaine de l'oncle de Gino en Italie. Une certain Giovanni, « un type très important » selon Gino, autrement dit : un mafieux. Une part de l'héritage du bandit est promise à Gino si ce dernier lui prouve qu'il est devenu lui aussi un impeccable truand. La solution ? Un film sur la vie de mafieux de Gino et les siens réalisé par Monsieur Stern et son équipe de branquignols. Le résultat en vrai : une comédie complètement barrée, aux allures ringardes et à la sincérité démesurée, signée Samuel Benchetrit.

 

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La Fabuleuse illusion comique

 

Difficile de définir le cinéma du cinéaste/romancier Benchetrit tellement il est protéiforme, tellement les émotions qu'il inflige sont changeantes. Pour ce troisième long-métrage, le jeune réalisateur s'amuse et nous on le suit avec plaisir dans ses désirs/délires loufoques et cinéphiles. On entre Chez Gino par un objet ô combien cinéphile : la pub pourrie diffusée au début de chaque séance de cinéma. Ensuite, c'est plutôt interloqué qu'on découvre l'univers surréaliste de la famille Roma. Puis, pas une minute pour s'attarder sur leur ringardise, on plonge direct avec eux dans un univers inouï. L'illusion comique, l'envers du décor, le vrai-faux documentaire sur une histoire factice. Le tout habilement posé dans un vrai film de cinéma où l'on passe des flash-back émouvants du passé de Gino enfant aux flash-back hilarants de Gino père de famille, sans oublier l'importance constante des références cinéphiles disposées ici et là. Chez Gino s'avère ainsi un véritable bonheur pour l'esprit travailleur du cinéphile. Mais attention, il ne faudrait pas se méprendre. La cause du cinéaste Benchetrit n'est aucunement prétentieuse vis-à-vis de sa grandiloquente cinéphilie : son art repose sur cette magie fascinante à réconcilier le cinéma populaire et le cinéma d'art et d'essai, le divertissement et la réflexion. Sa volonté de divertir ne sacrifie, ou plus exactement n'oublie jamais son autre volonté fondamentale : honorer le cinéma et enrichir l'Autre par le cinéma.

 

Si J'ai toujours rêvé d'être un gangster, le second film de Benchetrit, était une déclaration d'amour au cinéma, perdue entre absurdité et mélancolie, Chez Gino, lui, se veut de la même veine mais livré sur un ton nettement différent. Tellement différent par son côté ultra-décalé qu'il s'échappe parfois à lui-même et aux spectateurs. Heureusement, la complexité de la mise en abyme n'empêche pas cette formidable folie de fonctionner et si Chez Gino nous charme c'est parce qu'il fourmille de références cinéphiles abracadabrantes, et pour cause. Gino doit faire croire qu'il est devenu comme son oncle : « quelqu'un d'important qui fait ce qu'il veut quand il le veut ». Alors pour respecter son synopsis de faux-documentaire (le sujet de base : « Personne n'ouvre une pizzeria sans l'accord de Gino »), Monsieur Stern, médiocre réalisateur mais excellentissime cinéphile, s'inspire des plus grands films du genre. Sauf que Gino ne peut devenir Don Corleone du jour au lendemain. Simone, elle, ne peut jouer les potiches distinguées comme dans les films de gangster. Quant à l'équipe de bras cassés bruxellois de Stern, elle ne peut vraiment pas avoir la qualité d'une équipe hollywoodienne. Le faux-documentaire sera par conséquent une ode au bricolage ou au comment faire du bling-bling avec du cheap. Tout sonne faux : des décors (une maison empruntée à la mère aveugle d'un type de l'équipe !) au jeu (lamentable) des protagonistes, sans oublier le scénario (médiocre) du réalisateur où la célèbre tête de cheval coupée du Parrain est remplacée, pour cause de problème technique, par une tête de chat. Soudainement, grâce à cette troupe de looseurs, le cheap apparaît comme chic ! Samuel Benchetrit/ Monsieur Stern puise dans ses classiques. Cinéma de « mafieux », comédies à l'italienne d'antan, peplum, western spaghetti, le tout pour produire un sublime fiasco dans le film et une originale éloge du cinéma dans les faits.

 

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Des artisans du rêve


Sous ces saynètes potaches, ces gags bidons et ces acteurs géniaux qui jouent à mal jouer, on semble entendre un cri salvateur, sincère qui arrive même à pardonner les légères erreurs du scénario. Peut-être que ce cri c'est justement Gino qui le pousse, attablé avec cette troupe tragi-comique après une laborieuse journée de tournage. Gino et ce toast porté à la gloire du cinéma, ces quelques mots banals lâchés par une modeste personne en l'honneur du 7ème Art. « Au cinéma qui nous fascine, nous amuse et nous excite ! » dit-il. Ce cinéma-là, Benchetrit le filme à merveille avec son regard de grand enfant amoureux de cette illusion merveilleuse. Il participe de ce fait à cette lignée de cinéastes tellement fous de leur art qu'ils se sont amusés à filmer l'envers du décor de leur amour. On pense notamment au Truffaut de La Nuit Américaine ou le Gondry de Soyez sympas, rembobinez ! Le Benchetrit de Chez Gino n'a certes pas le talent d'un François Truffaut, mais il possède l'amour de son art, l'ingéniosité que cet amour-là demande. Et si parfois, assis devant cet écran, on demeure complètement perplexe face à l'absurdité des répliques de personnages insensés (la meilleure : « Je pourrais couper tous les doigts des femmes du monde pour t'offrir leurs bagues ! »). La maîtrise des flash-backs, la beauté de ses instants échappés d'un imaginaire cinéphile, égaré entre le sublime de la violence et la force du lyrisme, suffit à nous arracher à notre perplexité.

 

Chez Gino n'est pas un chef-d'œuvre, c'est une déclaration d'amour avec ses failles et ses qualités. Comme n'importe quelle déclaration d'amour, certains y seront complètement sensibles, d'autres pas. C'est aussi ça le cinéma. Une divergence éternelle sur la manière de produire de l'art, de l'aimer. Pour aimer le cinéma de Benchetrit justement, il faut savoir ne pas s'arrêter à la comédie hors-catégorie qu'il s'amuse à produire. Il faut réaliser la force de sa créativité (Chez Gino est nettement plus drôle que les habituelles et navrantes comédies à la française sur les écrans tous les mercredis). Mais il faut surtout apercevoir la beauté soudaine du geste qu'est celui de « faire du cinéma ». Pas pour le fric, les entrées, les critiques, non juste rencontrer des gens, des personnages, un peu de nous-même aussi parfois. Rencontrer d'autres cultures, d'autres genres de cinéma. Gino dans un final surréaliste, aussi paumé que merveilleux, rencontre tout cela en la personne de son oncle interprété par Ben Gazzara, acteur de Cassavetes entre autres, acteur à l'ancienne, à la bonne recette de l'Actor Studio. Une dernière rencontre en forme d'ultime hommage à ce cinéma-là. Le cinéma d'autrefois : fascinant, amusant et excitant. Le cinéma fait par des « artisans du rêve ».

 


Tag(s) : #Cinéma

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