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Oyé, oyé, nobles gens ! Par ces temps troubles, il est bien rare de voir sur notre grand écran se déposer une histoire d'un autre temps. Histoire d'amour et de guerres de religions, une histoire en somme de tous les temps : La Princesse de Montpensier . Elle est signée sur le papier de la désenchantée Madame de La Fayette, et sur le grand écran de l'inégalable Bertrand Tavernier. Elle conte une histoire d'une étrange beauté et d'une horrible tragédie dans la France de 1562. À cette époque, le pays est outrageusement déchiré par les guerres entre catholiques et huguenots. Amoureuse du Duc de Guise (Gaspard Ulliel), Marie de Mézières (Mélanie Thierry) se voit contrainte par son père d’épouser un sombre (et bel) inconnu : le prince de Montpensier (Grégoire Leprince-Ringuet). Quand le roi l’emmène combattre les protestants, fou de jalousie de l'amour que Marie porte à son cousin, le Duc de Guise, le prince de Montpensier confie son épouse à son ancien précepteur, le comte de Chabannes (Lambert Wilson). Ce dernier va s'éprendre « raisonnablement » de Marie de Montpensier, tout comme le Duc d'Anjou qui croisera le chemin de cette femme aux charmes sublimes. La princesse de Montpensier est l'incarnation suprême du désir, victime de son propre désir et coupable du désir volatile des hommes, elle perdra face à la chose « la plus incommode au monde » : l'amour.

 

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Adapter Madame de Lafayette n'est pas chose facile. Décrier, critiquer (par notre président notamment) la grande Dame du siècle des courtisans n'est pas à la mode de chez nous. Pourtant ses nouvelles d'un autre temps, en disent long sur le notre. Car l'amour et les guerres de religion sont des choses, hélas, de tous temps. Récemment, Christophe Honoré avait fait le pari de transposer sa tendre Princesse de Clèves à notre époque (La Belle Personne). Le résultat était aussi troublant que brillant à l'image du sentiment amoureux, chef de fil des récits de la grande Dame. Bertrand Tavernier, roi des films d'époque (La Fille de d'Artagnan, Un Dimanche à la campagne) s'est emparé quant à lui d'une courte nouvelle, moins connue mais tout aussi brûlante des plus belles et horribles passions que connait l'âme humaine.

 

Sa Princesse de Montpensier est, osons le dire d'emblée, un passionnant moment de cinéma. Les raisons d'une telle réussite sont certainement dû à la vision étonnamment moderne des tourments de l'amour dont était habité le texte de Madame de Lafayette. Là où l'oeil de Tavernier intervient c'est dans cette aptitude à ne pas ennuyer son spectateur une seule seconde avec un récit vieux de plus de 300 ans ! Le réalisateur a dépoussiéré la nouvelle. Sans lui être infidèle, il l'a plongé dans la vitesse de notre siècle. Le film cavale sans cesse à travers des paysages sublimes et sur une musique de l'excellentissime Alain Sarde qui s'allie d'une bien belle manière à la fulgurance des sentiments des jeunes personnages.

 

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Si l'écriture de Madame de Lafayette expose un bien tragique constat bien connu de tous (il n'y a pas d'amour heureux), chez Tavernier elle n'est pas le leitmotiv de sa réalisation. Bien au contraire, le réalisateur de 69 ans a su redonner à la nouvelle une seconde jeunesse à laquelle la jeunesse d'aujourd'hui ne peut être indifférente. Marie de Montpensier tombe follement amoureuse du Duc de Guise, bad boy au charme incandescent, dont les regards sont filmés comme la promesse d'un moment intense et partagé. Le récit parlera sans doute à nombre de demoiselles et en séduira plus d'une, comme ont pu le faire des siècles auparavant les nouvelles de la bien nommée Madame de Lafayette. Mais l'amour, sentiment si cher et douloureux à Madame de Lafayette, n'est jamais ici empreint à des ralentissements du récit . Au contraire, Tavernier s'empare à merveille du savoir-faire des films de cape et d'épée, toujours dans l'action, même dans les scènes les plus intimes où la jeune Marie s'interroge sur les vertus de sa passion. Le film ne connait donc jamais de temps morts. Entre une guerre de religion, une partie de chasse et des amours en suspens, Tavernier réussit à captiver jusqu'à l'éblouissement. Fabuleux portraitiste, il maitrise de A à Z les intrigues de château autant que les intrigues de l'amour auxquelles sont soumis ses incandescents personnages.

 

Les personnages. Que dire d'eux, ceux dont on s'éprend follement dès la première minute, dès le premier gros plan. Les personnages de Madame de Lafayette sont servis chez Tavernier par un casting ultra-alléchant, fine fleur du cinéma français et prompt à transmettre la passion. La jolie fleur du casting ici, a la peau laiteuse, le charme d'un Botticelli, une poitrine opulente prisonnière d'un corset et du désir éprouvée. Lumineuse, non pas par sa beauté mais par les sentiments qui l'habite, Marie de Montpensier est incarnée par une ancienne « meilleure espoir féminin » qui confirme par ce rôle de jeune fille en fleur tout son talent : Mélanie Thierry. La jeune actrice excelle dans le rôle de l'héroïne lumineuse et tragique. La fougue de sa jeunesse, de sa capacité naïve à aimer un homme et l'idée qu'elle se fait de l'amour, éblouit à chaque instant, chaque séquence. Dès sa première scène, elle réclame toute notre attention et celle du séduisant Duc de Guise (Gaspard Ulliel) dont le sourire fait battre nos coeurs à la chamade.

 

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Hélas, en ces temps obscures où les jeunes filles ne maîtrisaient aucunement la trajectoire de leur destin, le Marquis de Mézières, père de Marie, décidera d'offrir sa main à un autre, le très réservé Prince de Montpensier. Sur les ordres de sa mère, « Reprenez-vous orgueilleuse et soumettez-vous ! », Marie de Montpensier tentera en vain d'oublier son tendre amour Henri de Guise. Les épées s'entrechoqueront et les désirs se compliqueront, Marie épousera son Prince de Montpensier et passera sa première nuit de noces sous les regards de ses gens, ceux-ci présents dans l'attente de la véritable alliance de Marie et de son jeune mari. Scène d'une extrême horreur, où Tavernier traîne sa caméra curieuse dans la chambre des jeunes mariés où les curieux s'amassent pour vérifier que l'acte est bien consommé. « Juste un petit cri de souris mais il y a du sang » dira t-on au père de Marie. La tragédie peut commencer.

 

Dans une France saccagée par les guerres de religion, Marie de Montpensier sera elle saccagée par l'unique désir des hommes et leur volonté abjecte de contrôler son destin et tant qu'à faire son désir. L'amour lui jouera bien des mauvais tours. Elle rencontrera au cours de sa courte existence quatre soupirants. Avec eux, elle frôlera quatre formes d'amour distincts : passionnel avec Henri de Guise, raisonnable avec le Prince de Montpensier, libertin avec le Duc d'Anjou et platonique avec le Comte de Chabannes. Si l'amour passionnel qu'elle éprouve pour le fougueux Henri de Guise est celui qui subjugue le plus le spectateur, celui qu'il souhaite voir aboutir, l'amour qu'elle pourrait éprouvée pour le Comte de Chabannes apparaît toutefois comme le plus raisonnable, le plus honnête. Personnage secret, qui aidera Marie de Montpensier a concrétiser son désir pour le Duc de Guise, ennemi de ses propres tourments amoureux puisque lui-même est victime du « mal qui touche tant d'hommes » : aimer la Princesse de Montpensier.

 

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Derrière cette fulgurance de sentiments et de désirs inaccomplis, La Princesse de Montpensier possède un petit plus audacieux sur sa rivale de la haute littérature française : La Princesse de Clèves. Contrairement à la Princesse de Clèves, Marie de Montpensier est un aventurière du sentiment amoureux, elle est consciente de ses périls et lucide face à la cruauté du monde dans lequel elle aime. « Marie vit dans une époque plus violente, les hommes qui l'entourent l'exposent davantage, la poussent sans cesse vers le danger » explique Tavernier au sujet de la nouvelle de Madame de Lafayette. Sa réalisation ira encore plus loin, gracieuse et enflammée, sa Princesse à lui s'empare d'une dimension tout à fait féministe. Tour à tour rebelle et victime, forte et vulnérable, Marie de Montpensier terminera le récit de ses amours ardents en héroïne-martyr. Un martyr dont la cause unique est l'homme et sa volonté irrémédiable, et plus largement encore l'organisation sociale de son temps, siècle où la femme n'était nullement maître de son existence.

 

Aussi l'histoire de cette héroïne malgré elle, ravissante princesse féministe avant l'heure, nous parle comme elle a pu parler au seul homme qui, semble t-il, l'a véritablement aimé pour ce qu'elle était. Un Comte de Chabannes dont les derniers mot seront pour elle : « Pour moi, vous m'avez apporté l'émerveillement de la jeunesse, la vôtre et la mienne, tardivement ressurgie. Où que je sois vous m'accompagnez. Adieu Marie, chère enfant. Le bonheur est une éventualité peu probable dans cette dure aventure qu'est la vie pour une âme aussi fière que la vôtre ». Sentiment partagé.

 

 

La Princesse de Montpensier de Bertrand Tavernier.
Tag(s) : #Cinéma

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