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En quittant la salle, une sensation étrange s'enclenche à l'intérieur. Là-dedans. Au fin fond de l'ame humaine. Les poumons s'emballent, oui c'est ça, ils 'semballent, fonctionnent pour la toute première fois. Le film est un massage cardiaque, un sauveur venu d'ailleurs.  Il y a des films comme ça. Enfin non, il n'y en a pas. Ou si peu. La Guerre est déclarée appartient à ce genre de film que l'on peut caractériser d' « excellent » grâce à trois détails bêtes mais fondamentaux : jamais notre regard ne quittera l'écran pour vérifier l'heure, ni même pour trouver un kleenex afin d'essuyer cette floppée indécente de larmes, enfin la tragi-comédie terminée on quittera la salle victorieux comme jamais, comme s'il nous était possible soudainement de gagner toutes les guerres mondiales ou individuelles, toutes ces saloperies qui amoindrissent l'humain. Au cinéma et dans les faits, l'humain a pris le maquis depuis bellurette. Valérie Donzelli lui court après, le rattrape, le place au cœur de son cinéma. Fantaiste, sensible, stylisé et généreux, son art est une bouffée d'oxygène dans un monde en voie d'extinction. Plein à craquer d'espoir et d'envies, son film déclare la guerre à tout ce qui mine l'existence. De la maladie d'un enfant à un cinéma fabricant de médiocres super-héros, peu importe le challenge a surmonté, La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli fait offrande de cette chose précieuse habituellement confisqué : une force incroyable pour tout combattre, une rage de vaincre, la beauté d'un espoir inespéré.

 

GuerredéclareeTout commence comme dans la réalité. Une fête à la musique assourdissante. Un homme, une femme et une musique punk-rock pour enflammer le désir de chacun. Échange de regards malicieux et économie des paroles incandescentes suffisent à fixer un coup de foudre dans le tumulte nocturne. « Moi c'est Roméo » dit-il le sourire aux lèvres, elle pense à « une plaisanterie » et pour cause : elle s'appelle Juliette. Coup de foudre immédiat comme la vie en recèle tant, Roméo & Juliette sont naturellement « voués à un terrible destin ». Mais avant ça, la vie leur autorise quelques années de répit pour s'aimer comme dans un Truffaut. La Reine des pommes avouait sans problème son amour pour la Nouvelle Vague, La Guerre est déclarée fait de même. Là où certains joueraient inlassablement les hommages aux heures de gloire de notre cher cinéma français, Valérie Donzelli elle en dépasse la pesanteur. Elle utilise le style ennivrant et coloré de ses maîtres (Truffaut, Godard, Demy en tête) pour servir son propos. Elle filme l'amour en travelling, en quelques secondes et gestes tendres. Travelling sur cette romance shakespearienne. Roméo aime la peau blanche et le grain de beauté de Juliette et Juliette aime le cul de Roméo quand il a bu. Puis Roméo & Juliette s'aiment naturellement sur les bancs publics, démesurément à la terrasse d'un café et s'échangent passionnément des Cocteau sur une musique de Georges Delerue (Nouvelle Vague oblige). Ludique et romantique, pas de doute nous sommes bien en la présence de la réalisatrice de La Reine des Pommes. La musique s'interrompt pour signifier l'avénement d'une nouvelle ère. Un nouveau personnage s'apprêtre à faire son entrée. L'idée est d'une simplicité folle : jamais nous n'assisterons aux ébats du couple de jeunes amoureux. « L'Origine du Monde » de Gustave Courbet a ceci de supérieur à deux corps peau contre peau, sexe contre sexe : elle suggère la beauté de la chose. Les amoureux courent vers cette origine. Direction le Musée d'Orsayoù ils restent bouche bée devant ces cuisses mythiques écartées et offertes desquelles s'échappent les cris de l'être désiré.


Il est né le divin enfant, il s'appelera Adam. La symphonie musicale des débuts laisse alors place aux couches, nuits blanches et cris ininterrompus du petit. La voix-off, réminescence délicieuse des meilleurs Truffaut, sonne le changement de cap : « Ils étaient jeunes, heureux, amoureux ». « Ils étaient ». Le bonheur est révolu, il a échangé sa place avec le combat : Adam a une tumeur au cerveau. Le propos s'accèlere à mesure que la mort approche. Les amoureux s'emballent et les coeurs et larmes des spectateurs avec. Pourquoi pleure t-on ? Vaste question. Certainement pas parce que l'histoire est vraie, parce qu'elle est celle du couple non pas formé par Roméo & Juliette mais par Jérémie Elkaïm & Valérie Donzelli ayant fait face en 2003 à la tumeur de leur fils Gabriel. On pleure, non pas à cause d'une forme de pathos ou de compassion, celles-ci érintent bien assez le quotidien. On pleure, non pas parce que la réalisation le réclame - une sale habitude au cinéma -, mais parce que le semblant de cœur restant le réclame. Parce que ce gosse, cet Adam, est un être universel duquel on s'éprend. Parce que cette mère se retrouve face à face avec l'ennemie jurée : la vie. Celle face à qui on pense être sans arme, à terre, ruiné. L'unique coupable. La Guerre est déclarée rectifie tout, il n'est pas un film sur la maladie, une tragédie de plus sur la douleur causée par la perte d'un être cher, non. Valérie Donzelli a fait de La Guerre est déclarée un film sur la beauté de l'ennemie : la vie. Salement injuste cette garce d'infliger la vision de ce gamin en pleurs pour son scanner, salement dégueulasse celle-là de confronter des êtres à une telle épreuve. La vie est une garce que Valérie Donzelli fait subitement aimer dans un instant crucial où l'amour n'a plus a priori plus sa place.

 

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Les faits sont sombres. Le récit incroyablement énergique. Marathon pour la vie stylisée à l'extrême, le film enrôle tout le monde dans son combat et transforme la course en sprint familial et vital. Pour la famille, les amis, le spectateur, le combat est le même : sauver cet enfant, sauver l'humain dans ce tourbillon de la vie. Le style devient alors arme de déstruction massive pour contrer le malheur. Les diagnostics s'enchaînent, incompréhensibles qu'ils sont, et le couple s'emballe, se fixe des règles de conduite et continuent de s'aimer passionnément... pour un temps. Le duo fait de l'horreur du destin une ode à la vie. Musiques éclectiques, ritournelles poétiques, gags incongrus (la pédiatre confond son téléphone avec le téléphone en plastique de l'enfant malade !), les choix stylistiques et scénaristiques de la cinéaste provoquent fantaisie et beauté là où jamais il n'est autorisé de les apercevoir. Allongés dans la chambre d'hôpital, Juliette & Roméo imaginent le pire pour leur enfant. Pour évacuer le stress, ils se confient leurs craintes. Ils ont peur que Roméo devienne : sourd, muet, aveugle, noir, pd, pire qu'il vote FN. L'audace de Donzelli ravie ! Grâce à elle éclate la moindre folie, la moindre pensée même la plus indécente. Assis sur un banc Roméo lit Le Parisien dont la une annonce « Le Triomphe du rire ». Alors le rire triomphe fatalement car tôt ou tard des monochromes viendront interrompre le récit. Obtenus à partir de tissus malades vus au microcospe, ces plans fixes font figure de rappel à l'ordre : dans cette histoire sans cesse en mouvement, la maladie elle aussi gagne du terrain. Adam n'est pas guerri et ses parents non plus.

 

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De l'amour naissant au déclin amoureux, Valérie Donzelli n'en fait qu'à sa tête. La jeune femme a une manière bien à elle de transmettre ces émotions universelles. Si elle évite l'écueil du pathos pour son enfant malade, elle fera de même pour son couple détruit. « Détruit mais solide » nuance la voix-off. S'ils n'ont pas fait l'amour à l'écran pour symboliser la naissance de l'enfant, ils ne joueront aucune scène de rupture ou de toute autre chose de lacrymale. Si Courbet représentait l'acte sexuel, la rupture trouve son incarnation dans une ritournelle aux paroles renversantes de réalisme (« Je ne peux plus dire je t'aime/ Ne me demande pas pourquoi »). Le tour est joué : Roméo & Juliette alias Elkaïm & Donzelli ne sont plus. Maladie ou pas, l'amour a suivi son noble et tragique destin : il s'est usé. Le cancer d'Adam également. Cinq années plus tard, le trio fait les 400 coups sur une plage grisâtre où il n'y a à contempler que la lumière d'un bonheur regagné par la force. Lumineux, amoureux, éreintant et envoûtant La Guerre est déclarée a des allures de miracle (la preuve la critique l'a largement acclamé au dernier Festival de Cannes, miraculeux non ?). Ce n'était ni un drame, ni une comédie, mais la vie livrée à l'état brut dans ce qu'elle peut avoir de plus abjecte et de plus beau. Avec ce deuxième long-métrage aussi grave que léger, ludique que dramatique, Valérie Donzelli a ranimé près de 600 000 français et le cinéma avec. Dans son tourbillon de la vie joyeusement fantaisiste et bordélique, intellectuelle et populaire, le spectateur a pu trouver les vivres nécessaires à sa survie : un droit au combat pour la vie, une force surhumaine pour combattre l'impossible et un amour démesuré pour l'humain. Au dessus du lit du petit Adam malade, Maman Donzelli faisait touner une petite boîte à musique de laquelle s'échappait une ritournelle ancestrale. « Nous ne sommes rien, soyons tout » disait la ritournelle. Avec ces héros du quotidien et une inventivité formidable, Valérie Donzelli fait du cinéma un des derniers bastions de l'indignation, un lieu précieux où tout devient alors possible. Même un film dédié aux médecins, aux infirmières et à l'hôpital public.

 

Bande annonce La Guerre est déclarée de Valérie Donzelli

 

 

Tag(s) : #Cinéma

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