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« Je viens d'être affrontée au Mal ; je n'ai pas encore saisi l'existence de cette chose qui s'appelle la société. Grandir, c'est découvrir que son clan, ses habitudes d'hygiène, d'habitation, ses parents, ses vêtements, son langage, son quartier, sont propres à un groupe d'individus – disons à un milieu – et que personne n'est comme tout le monde.

 

Le jour où un adolescent s'aperçoit qu'il est marqué, que les autres le voient avec une étiquette au front – sa classe, sa religion, éventuellement sa race, le métier de son père, son vocabulaire – et que tout le monde ne porte pas la même étiquette, il prend acte de l'existence de la société et de la place où il s'inscrit dans cette société.

 

C'est son premier geste politique, et parfois le dernier. Geste passif. Il ne choisit pas, il apprend qu'il a été choisi, et dans la géographie de la société, il repère sommairement sa position, ses amis, ses adversaires.

 

A douze ans, ma position à moi est si confuse que je n'y comprend rien. Je ne suis en tout ca, la penser ou l'éprouver même vaguement, en termes de « classe » car c'est, en gros, ma classe qui m'expulse. J'ignore qu'il en existe d'autres.

 

En attendant de m'y faire reconnaître pour avoir le droit de la mépriser, le dogme de ma religion enfantine s'est érigé : il ne faut jamais, jamais, faire confiance à ceux qui détiennent l'Argent et son pouvoir.

 

Francoise-Giroud-Femme-libre.JPG

Plus tard, j'ai su aussi que l'on ne pouvait se lier à eux sans devenir leur complice.

 

Entrer dans leur camp, rien de plus tentant lorsqu'on a été chassé. Et rien de plus aisé pour une femme, si elle découvre assez tôt l'article de loi élémentaire et ses codicilles :

 

1) Il n'est pas plus difficile de séduire l'Aga Khan que le plombier ; 

2) Les hommes fortunés, s'ils sont mariés, divorcent plus facilement que les autres. Ils ont les moyens d'arranger les choses ; 

3) Il est sans exemple qu'une fille décidée à épouser un homme n'y parvienne pas à condition qu'elle ne se soucie pas trop de savoir si lui en a envie...

 

J'ai failli, à deux reprises, entrer par le mariage dans le camp de l'Argent, le vrai, celui que l'on ne dépense pas avant ou en même temps qu'on le gagne. A deux reprises, j'ai tout cassé.

 

De là à prétendre que je suis restée dans l'autre camp.

 

Il n'y a qu'une façon d'être solidaire des humbles, c'est d'en faire partie, de vivre leur vie et d'en endurer les souffrances. Il n'y a pas de tiers ordre.

 

« Qui a dit : « Je veux bien mourir pour le peuple, mais je ne veux pas vivre avec ? » Quelqu'un dans mon genre. C'est si facile de mourir, c'est si joli un héros. Et une héroïne donc !

 

C'est en usine qu'il fallait aller, ma fille, pour y user tes mains et pour qu'on t'y pince l'arrière-train. Et encore... Tu aurais été capable de devenir chef d'atelier.

 

Je ne suis pas allée en usine. Je ne suis pas devenue médecin non plus, mais ce n'est pas faute de l'avoir souhaité. J'ai conquis sur un autre terrain ma parcelle de pouvoir, mais comment puis-je m'en servir pour rester fidèle à ma jeunesse ?

 

Le journal que l'on m'avait prêté, je l'ai rendu. C'était mon enfant disais-je, non sans mauvais goût. Quand on fait des enfants avec le Capital, on ne leur sert jamais de mère nourricière. L'important est d'ailleurs, puisque enfant il y avait, qu'il se porte bien, et celui-ci était en âge de se passer de moi. »

 

Françoise Giroud dans Histoire d'une Femme Libre (édition Gallimard)

Tag(s) : #Littérature

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