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« On ne nait pas femme, on le devient ». Dès la première page, le ton était donné. Sincère et volontaire comme la mythique sentence de la reine du féminisme, Simone de Beauvoir. La couverture n'était pas bien belle. L'ouvrage avait du passer dans bien des mains depuis 1973. Les pages jaunies étalaient quelques phrases surlignées au crayon de bois. Tout ça sentait bon le vécu, l'enseignement, le combat. Alors je me suis emparée de ce bouquin, et toute mauvaise que je suis, je suis sortie toute fière dans la rue avec. Comme une arme pour se défendre. « Se défendre de quoi? » me direz-vous. Se défendre contre des siècles et des siècles d'injustice, de soumission et d'inégalités. De tout ce qui m'est physiquement insupportable.

 

Naître deuxième sexe

 

Gisèle Halimi est né en 1927 du mauvais côté de La Méditerranée. Mais quand on est une femme existe t-il un bon ou mauvais lieu pour voir le jour ? En Tunisie, comme partout ailleurs en ces années-là, l'homme est maître, la femme esclave. Les mots s'enchainent sous la plume de Gisèle Halimi, ils sont loin d'être tendres, ils sont d'hier, époque où l'assujettissement de la femme allait de soi. C'est contre cette loi naturelle pour les uns, insupportable pour les autres que Gisèle Halimi décida de protester dès son plus jeune âge dans le cocon familial où les garçons allaient à l'école et les filles se contentaient d'enchainer les tâches ménagères.

 

Les premières pages de La Cause des femmes sont consacrées à cette courte autobiographie où l'avocate explique comment avec rien dans les poches, il est toujours possible de protester, de se révolter contre l'ordre établi dont le premier lieu, pour elle, était la famille juive tunisienne. « Je ne veux pas accabler ma mère, ma sœur, mon père, ces victimes. Je voudrais les éclairer. Je dénonce ». Éclairer l'inadmissible : la coutume universelle, la domination que l'on accepte depuis toujours, la subordination de la femme à l'homme. La dérogation à cette coutume, son refus catégorique parait de suite contre-nature dans la société des années 30, d'un côté comme de l'autre de La Méditerranée. Gisèle Halimi, petite tunisienne destinée à devenir femme au foyer comme nombres d'autres, prendra son destin en main pour le détourner avec force et conviction.

 

Pour « résister au poids accablant d'être née femme », la jeune femme, à peine majeure, prend la direction de la terre natale des droits de l'homme en espérant secrètement qu'elle deviendra terre des droits de la femme. Après des études de philosophie et de droit, Gisèle Halimi se retrouve enceinte et atteinte d'un nouveau et étrange sentiment. « Mon corps m'avait trahi » confie t-elle. Pour contrer la trahison elle avortera dans l'ombre comme tant d'autres. De cette trahison certainement elle trouvera la source à son combat : « Je ne voyais pas pourquoi j'aurai du laisser le soin au hasard de déterminer de toute ma vie ». Ce hasard inacceptable, cette absence de toutes informations sexuelles, cette ignorance doublée d'injustice dans lesquelles les femmes étaient à cette époque bercée dès leurs plus jeunes âges. Telles seront les sources de son combat qui la mènera en 1971 à la signature d'un célèbre document : le Manifeste des 343. Dans ce document publié dans Le Nouvel Observateur,343 femmes, anonymes et célébrités, déclarent ouvertement avoir avortées et réclament de ce fait le libre accès à la contraception et à l'avortement libre. L'histoire personnelle de la petite tunisienne, devenue avocate reconnue pendant la Guerre d'Algérie pour avoir dénoncée les tortures de l'armée française et défendue l'indépendance de l'Algérie aux côté du FLN, bascule dans ce simple et courageux geste : avouer l'acte d'avortement, acte condamnable alors par la justice française. Nous sommes en 1971 et une poignée de femmes fait le choix important de se battre contre la terrible coutume universelle.

 

LaCausedesFemmes

Choisir la cause des femmes

 

Choisir. Telle sera le nom de l'association fondée par Gisèle Halimi, Simone de Beauvoir et Jean Rostand en cette année 1971. L'axe de lutte de l'association est simple : la libération de la femme. Le moyen nettement moins : la législation sur la contraception et l'avortement. Pour libérer la femme, il faut faire disparaître la pièce fondamentale de son oppression. Rappelons le contexte : nous sommes en 1971, 1968 a bousculé quelques mentalités certes mais le tollé général provoqué par le Manifeste des 343 est la preuve vivante des mentalités étriquées et conservatrices qui dominent ce pays. Le Manifeste des 343 se transformera très vite d'ailleurs en Manifeste des 343 salopes. Pour combattre la France réticente au progrès, Gisèle Halimi et ses comparses de Choisir partent en croisade en faveur de la contraception, d'une éducation sexuelle et de l'abrogation de la loi répressive de 1920.

 

Plus que l'abolition d'une loi, Choisir réclame la fin d'une coutume universelle et de ce fait naturelle aux yeux de la majorité. « On a trouvé naturel l'esclavage des hommes mais on trouve deux fois plus naturel l'esclavage de la femme » explique Gisèle Halimi. La société contemporaine a attribué à la femme un destin auquel elle ne semble pourvoir échapper : le destin de la femme au foyer et de la maternité. Cliché parfait qui était, à l'époque, interdit d'égratigner. Mais un procès célèbre pour son retentissement dans l'Histoire viendra interrompre ce joli cliché de la femme parfaite épouse et dévouée mère de famille.

 

Bobigny, procès d'une libération

 

En 1972, le procès de Bobigny s'ouvre aux yeux d'une France agitée et déchirée par la question de l'avortement. Cinq femmes y sont jugées : une mineure tombée enceinte suite à un viol, sa mère accusée de l'avoir poussée à l'avortement et trois autres femmes majeures. Toutes sont défendues par Gisèle Halimi. Dans cette petite salle de banlieue, quelque chose de fondamentale s'est jouée, quelque chose qui s'étendrait bientôt à toute la France.

 

Le procès est très vite devenue une tribune ouverte. Ouverte aux femmes, elles qui avaient si rarement la parole à l'époque. Sous le plaidoyer de Gisèle Halimi se cachait multiples attaques envers la société et l'État. Celles-ci condamnaient à tour de bras les avortements à répétition ne désirant finalement ni chercher les causes, ni comprendre les conséquences de tels actes. Alors dans une France aveugle et hypocrite, Gisèle Halimi dénonça ouvertement les causes d'un avortement : l'absence de contraception, d'éducation sexuelle et l'impossibilité matérielle d'assumer une naissance. Son intervention à la barre bouscula enfin le siècle et ses retardataires. Ceux pour qui il allait de soi que la femme ne soit qu'outil à reproduire des belles petites têtes blondes. L'abominable argument nataliste surgit alors au cours du procès comme valeur ultime face à l'avortement que Gisèle Halimi défendait comme n'importe quel autre droit. Elle le jugea d'emblée comme « choquant et immoral » car il ne tenait compte, selon elle, que des besoins matériels de croissance et de survie de ce pays. Pire il réduisait encore et toujours la femme à son rôle de reproduction pour des fins sociales et économiques.

 

Les arguments-alibis n'eurent aucun effet contre le siècle qui avançait et les plaidoiries éloquentes de Gisèle Halimi qui luttait contre une injustice datant de la nuit des temps. Àforce de regards sur sa société, de dialogues avec les siennes et de questionnements sur l'injustice faite aux femmes, Gisèle Halimi participa à sa manière à la libération de la femme. Une libération qui trouva son apogée en 1975 avec la loi Veil et sa dépénalisation de l'interruption volontaire de grossesse. La Cause des femmesest le récit de ce combat pour la libération de la femme et son droit à disposer librement de son corps. Témoignages, faits et chiffres bouleversants alimentent ce récit d'un autre siècle qui n'est pourtant que celui du siècle dernier. Grâce à lui, à sa relecture, la vérité cruelle et honteuse éclate aux yeux des nouvelles générations. Cette vérité dit que quarante ans seulement nous séparent de ce temps où la contraception, l'éducation sexuelle et l'avortement étaient des sacrilèges aux regards de l'État et de l'opinion publique. Ces injustices d'hier, Gisèle Halimi les découvrit adolescente, dans sa Tunisie natale, grâce des lectures qui lui apportait la connaissance. Des lectures dans lesquelles elle puisait les forces nécessaires pour résister. « Résister au poids accablant d'être née femme ». La lecture de La Cause des femmesoffre à son tour ces ressources nécessaires pour « résister au poids accablant d'être née femme ».

 

La Cause des femmes (1973) disponible en Folio

 

Choisir, site de l'association :http://www.choisirlacausedesfemmes.org/

Tag(s) : #Histoires et pensées du Deuxième Sexe

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