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En février 2005, une affaire de meurtre défraye la chronique. À Genève, le célèbre banquier Édouard Stern est retrouvé abattu d'une balle entre les deux yeux. Ce qui passionne alors les médias ce n'est pas le meurtre mais ses conditions : Stern a été assassiné par sa maîtresse, Cécile Brossard, au cours d’une séance sadomasochiste. Curieux de l'âme humaine et de ses pires instincts, Régis Jauffret, écrivain à part dans le paysage littéraire français, s'empare de ce fait-divers à la médiatisation extrême pour en faire un roman au sang-froid hypnotique. Sévère conte avec froideur les affres d'une passion malsaine où bourreau et victime s'échangent les rôles au fil des pages. Exercice de style fascinant.

 

SévèreAlors que Régis Jauffret couvre le procès de Cécile Brossard pour Le Nouvel Observateur,une idée germe dans sa tête d'écrivain : il tient le sujet parfait pour un roman. Attaché à ce genre littéraire, l'homme s'en défend en citant Flaubert et sa célèbre Madame Bovary qui avait été amené à confesser ce désormais mythique : « Madame Bovary c'est moi ». Véritable Flaubert des temps modernes, Jauffret stipule bien à chaque nouvel écrit qu'il s'agit d'un roman et non d'un récit. Terme d'autant plus important à signaler ici qu'il s'agit d'une histoire vraie où viennent s'entrechoquer les bribes de la réalité et celles de l'imagination féconde d'un auteur. Celui qui aime tant à répéter que « la littérature commence toujours par ce moment où la littérature ripe sur quelque chose d'inattendu » trouve un sujet de taille avec l'affaire Stern.

 

Dans un préambule au sang-froid fascinant et à l'écriture franche, Jauffret apporte un éclairage sur la fiction qu'il juge grandement utile à l'ère du « tout polémique ». Le fait divers a souvent servi de matière au récit et non au roman (pour ne citer qu'eux, rappelez-vous du glaçant L'Adversaire d'Emmanuel Carrère ou du magistral de Sang-Froid de Truman Capote). Jauffret préfère au récit l'exercice du style et l'exploration de l'âme que permet le roman. Fabuleux mensonge où l'auteur est amené à mentir aussi bien qu'un meurtrier, le roman se traduit chez Jauffret par un hymne à la littérature celle qu'il aime passionnément. Il suffit de l'écouter en faire, de manière ambiguë, les louanges pour saisir la portée de son art : « La littérature est voyou. Elle avance, elle détruit. C'est son honneur, sa manière d'être honnête, de ne laisser derrière elle pierre sur pierre d'une histoire dont elle s'est servie pour bâtir un tout petit objet plein de pages, une histoire à lire dans son lit, ou debout sur un rocher face à l'océan comme un Chateaubriand égaré dans une image d'Épinal ». Par l'aveu sans fioritures et d'emblée de son mensonge, Jauffret se dédouane habilement des accusations qu'auraient pu engendrer Sévère inspiré de l'affaire Stern. Une vraie création littéraire dont la lecture est indéniablement troublante.

 

« Je l'ai rencontré un soir de printemps. Je suis devenue sa maitresse. Je lui ai offert la combinaison en latex qu'il portait le jour de sa mort. Je lui ai servi de secrétaire sexuelle. Il m'a fait cadeau d'un revolver. Je lui ai extorqué un million de dollars. Il me l'a repris. Je l'ai abattu d'une balle entre les deux yeux. » C'est dans un style concis et sans compassion que s'ouvre le nouveau roman de Régis Jauffret. La femme dont le « je » sonne comme celui d'un monstre se fait appeler Betty lors de sa cavale. En réalité, elle se nomme Cécile Brossard et ce n'est pas un monstre : simplement un humain, parmi tant d'autres, prêt à basculer d'un moment à un autre vers les gouffres de la noirceur humaine.


Cette maîtresse-narratrice sur laquelle Régis Jauffret s'épanche sans compassion, ni haine, livre sa version des faits et prend un malin plaisir à brouiller la chronologie de ceux-ci pour dérouter l'opinion de son interlocuteur. Interrogatoire, cavale, meurtre, relations avec son amant tout y passe dans un phrasé profondément angoissant et sidérant. Détenteur de cette passion destructrice, de ses raisons et de ses failles, le lecteur ne peut s'empêcher d'éprouver la sensation d'être face à un procès. Régis Jauffret libère la parole de la meurtrière en même temps qu'il confie à son lecteur les clés du drame.

 

Sa plume éclaire alors une histoire incomprise par l'opinion qui s'est simplement contentée de reprendre les termes très vendeurs de « crime » et « sadomasochiste ». Jauffret, lui, va plus loin. Explorateur des tréfonds de l'âme humaine, il s'engouffre dans cette tragédie ni pour l'excuser, ni pour la condamner mais simplement la traduire. L'imaginer pour mieux la confronter à notre conscience. L'histoire sidérante de cette maitresse qui est la seule à détenir le cours des événements se veut plus subjuguante que n'importe quel banal reportage télé. Les événements sont dans ces pages surprenants parce qu'explorer à chaque mot, chaque idée. Le richissime et pervers banquier devient soudainement sous l'éclairage des mots employés par cette femme : un prédateur fou dissimulant une réelle faiblesse enfantine. Celui dont le pouvoir insubmersible faisait la une des médias apparaît dans les bras de sa maîtresse comme un empereur fou désireux d'être à la fois son bourreau et sa victime. Les amants maléfiques s'échangent les rôles au fil de leurs retrouvailles perverses et calculées, elle est sa secrétaire sexuelle, il est son jouet. Animé par un furieux besoin de destruction, ces deux-là semblent parfois habités par le sentiment amoureux, comme lors de cette courte escapade new-yorkaise où elle confie qu'il leur a alors « inventé le bonheur ».

 

Mais celle qui admet « avoir toujours eu l'air fausse » est allée plus loin sur la voie obscure de la destruction : elle l'a tué. Dans ce meurtre, où leur passion des fantasmes les plus tabous éclata au grand jour, elle dit avoir mis de son amour. « Son meurtre a été la conséquence d'un amour trop excessif » confie t-elle à un lecteur, qui peut-être ne l'aurait jamais entendu de la sorte dans la réalité. « J'ai peut-être préféré le tuer pendant l'amour pour lui épargner d'être assassiné dans la haine au fond d'une cave ou sur un terrain vague » telle est l'ultime défense de la meurtrière sous la plume consciencieuse de Jauffret.

 

Sévère de Régis Jauffret (Le Seuil)

 

Tag(s) : #Littérature

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