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Comment reconnaître un grand réalisateur? Non, la réponse n'est pas : il est diffusé sur Arte en première partie (quoique?). Un grand réalisateur ne vieillit pas ou, plus exactement, ses films ne prennent pas une ride sur le petit écran. Bien sûr, les costumes et les décors prennent la poussière sur la vieille pellicule du Monsieur, mais ses acteurs et leur force d'interprétation eux ne prennent aucunement un mauvais coup de vieux. François Truffaut est de cette race-là, la race des grands. Celle des grands réalisateurs qui malgré l'époque, le contexte, le sujet de leurs films ne vous ennuient pas mais au contraire, vous subjugue et vous emporte à travers le temps.


Voilà comment en une soirée, je me suis retrouvée en 1863 à Halifax! Truc de dingue, je sais, merci Arte pour la machine à remonter le temps. Enfin si j'ai remonté le temps c'est surtout grâce à Truffaut et à son Adèle H. Mystérieuse et énigmatique, Adèle H. débarque à Halifax en 1863 avec une bien maigre pension et une fâcheuse tendance à mentir. Subjugante, cette Adèle arbore un physique angélique, yeux bleus aveuglants de beauté et un chignon ensorcelant digne du mythique chignon de Madeleine dans le tout aussi mythique Vertigo  de Hitchcock. L'Histoire d'Adèle H. n'est autre que l'histoire vraie de l'une des filles d'un des plus célèbres poètes et écrivains français. Seconde fille de Victor Hugo, l'homme dont elle n'ose prononcer le nom, Adèle traque à Halifax un officier britannique, Albert Pinson, dont elle est éperdument amoureuse... au risque d'en perdre définitivement la raison. C'est sous un faux patronyme qu'elle poursuit ce jeune homme, à l'autre bout de la terre. En passant de l'ancien monde au nouveau monde, la belle Adèle espère bien reconquérir le cœur de celui qui l'a séduit, quitté et bel et bien oublié. « Je saurai le convaincre par la douceur » confie t-elle a des kilomètres de feuilles blanches, échappatoire sur lequelle elle écrit ses tourments tard le soir dans sa modeste chambre.

 

AdèleH1


Hélas, Adèle ne convainc personne. Ni son bien-aimé qui la repousse et en séduit de nombreuses autres. Ni son père admiré par tous qui tente à tout prix de la faire revenir sur l'Île de Guernesey. À force d'être repoussée par les deux uniques hommes qu'elle aime, Adèle sombre dans la folie, dévorée par une passion destructrice. Autour d'elle pourtant, chacun croit à ses mensonges et à ses manipulations, nous même, spectateurs, la croyons, captivés parce ce qu'elle nomme « la religion de l'amour ». Véritablement possédée par cette religion, le visage d'Adèle H. se transforme. De la pureté éblouissante dans les premières scènes il devient le visage d'une menteuse dangereuse qui dans l'ombre observe Albert dans les bras d'une autre.


Douce fleur devenant en un simple instant poison diabolique, le personnage d'Adèle devait à la base être interprété par Catherine Deneuve. Mais ce rôle de jeune fille tourmentée fut finalement attribué à Isabelle Adjani, qui du haut de son jeune âge rayonne à l'écran par l'immensité de son talent. Âgée à peine de 19 ans alors, Adjani excelle déjà dans le rôle de cette jeune femme brisée par le destin. Une cassure incommensurable où il n'est jamais question de maîtriser l'amour éprouvé pour un être méprisable mais au contraire de se laisser aller et se perdre dans le tourbillon des raisons du cœur que la simple raison semble ignorer. Si, près d'une trentaine d'années après la sortie de ce film, l'émotion est indéniablement intacte, malgré des décors qui ont pris la poussière depuis des lustres, c'est certainement grâce à la fraîcheur de la jeune actrice, qui s'offre entièrement à la volonté de Truffaut qui dit avoir voulu faire avec Adèle H. « la possibilité de conter une histoire d'amour à un seul personnage ».

 

AdèleH

Ravagée par un feu intérieur où elle seule est encore capable d'aimer, Adèle H. est un redoutable personnage qui cultive deux visages tout au long de ses apparitions : douce et compréhensive avec les habitants d'Halifax, elle devient âcre et terrifiante quand la nuit tombée elle rédige des pages et des pages d'amour. Film à un seul visage, comme le désirait Truffaut, L'histoire d'Adèle H. n'a pour visage que celui d'Adjani. Visage sur lequel la caméra s'attarde par gros plans insistant sur la solitude de cette héroïne face à l'obsessionnel amour. Parfois pathétique, tout autant qu'emportée et habitée, mais jamais ennuyante, cette Adèle H. éblouit par la justesse de son jeu qui se débat constamment entre l'image de la petite fille sage et celle de la jeune fille habitée par le plus grand des drames.


Ce drame, que l'on croit au départ amoureux, est en réalité un mal beaucoup plus profond qui nous renvoie de suite à la biographie du plus grand des auteurs français. Celle qui se torture à écrire des lignes et des lignes de « née de père inconnu » est la fille d'un illustre homme (dont Truffaut souligne parfaitement l'ampleur de sa célébrité dans le film). Adèle H. se débat avec ce patronyme trop lourd à porter qui permet de comprendre l'obsession de son mariage avec l'officier Pinson qui lui permetterait alors de se séparer de ce nom connu aux quatre coins du monde. De ce patronyme douloureux émane un autre drame : la noyade de Léopoldine. La sœur aînée, l'être parfait, aimée et adorée de tous. L'illustre Léopoldine celle du légendaire poème « Demain dès l'aube ». Le deuil de l'aîné poussera toute la famille vers le précipice du deuil éternel. Un deuil qui poussera davantage Adèle vers le précipice de la folie : Léopoldine prisonnière des eaux viendra la hanter chaque nuit, Léopoldine dont la douceur de son visage remémoré fait inlassablement écho aux traits si parfaits de notre Adèle (Isabelle Adjani).


Alors qu'Adèle H. ère tel un fantôme dans les rues de La Barbade à la recherche de son amour irréel et inaccessible, Truffaut nous apprend par des images d'archives que, le corps guéri mais l'âme perdu, Adèle H. est la seule enfant de Victor Hugo a avoir survécu à la mort de son père. Malgré un destin funeste, la tourmentée Adèle H. s'éteint en 1915 dans l'indifférence générale dû à la Grande Guerre. Grâce à sa vaste correspondance avec son père, François Truffaut a pu rendre hommage à cette jeune fille au patronyme célèbre. Une jeune fille amoureuse et tourmentée, héroïne parfaite pour figurer dans la longue et belle filmographie du cinéaste. Une filmographie qui n'a pas pris une ride, et dont on ne se lasse point.

 

 

Tag(s) : #Cinéma

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