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Alors que ce bon vieux PAF commente à tout va l'inélégance du gouvernement en place, que les rues sont envahies de citoyens en colère et que les élites sont sagement assises à leur place, Arte fait acte de bonté en diffusant une fiction made in Canal +. L'École du pouvoir, téléfilm en deux parties, date de 2008, sa rediffusion sur Arte paraît pourtant toute justifiée et trouve un écho terrifiant dans la situation actuelle de notre cher pays.

 

L'école du pouvoir n'est autre que l'ENA, École Nationale de l'Administration qui devient sous la plume et la caméra de Raoul Peck, le réalisateur, l'école nationale de l'ambition. Tout le ton de l'histoire est contenu dans cette nouvelle définition. 1977, Abel débarque dans la cour de la célèbre école sur l'air enjoué de Bowie. « We can be heroes just for one day » chante la star et les élèves de cette promo, Abel (Robinson Stévenin), l'ex-avocat; Mathieu (Thibault Vinçon), le fils d'ouvrier; Caroline (Élodie Navarre) la mitterandienne convaincue; Laure (Céline Sallette) et son frère Louis (Valentin Merlet), issus de la grande bourgeoisie, seront ces héros de courte durée.

 

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Le grand oral du concours d’entrée de l’ENA réussi, les cinq amis aux idées quelque peu divergentes se retrouvent avec fierté sur les bancs de la plus prestigieuse école supérieure française, bien décidés à changer le monde. Certains sont au PS d'autres au RPR comme Louis, puis il y a ceux qui ne sont nulle part comme Abel qui confie se méfier des partis « on s'y bat plus pour le pouvoir que pour les idées ». Cette idée laissera perplexe Laure, l'enfant de bonne famille, qui ne saisira pas tout de suite pourquoi faire l'ENA si on ne s'intéresse pas au pouvoir. Pour la justice sociale, la laïcité, l'abolition de l'esclavage, pour quelques ambitions défendables qui sont loin d'être conciliables avec le pouvoir.

 

Ce pouvoir côtoyé par tous, ce cadeau magnifique aux dangers inévitables, sera l'ultime issu de ces années d'apprentissages, faits de victoires et de désillusions sur la vie comme sur l'école prestigieuse. L'ultime cadeau que les idéalistes (Abel, Claire, Caroline et Mathieu) se font la promesse solennelle de refuser, à la table du café l'Espérance, si leur rang de sortie leur permet d'atteindre les grands corps de l'État. « Si on change l'ENA, on change le profil des élites au pouvoir donc on change la société » explique Abel à ses camarades sous le regard désapprobateur de Louis. Le reste de la tablée acquiesce et le verre est levée « Au refus des grands corps! » de la promotion Voltaire (celle de Ségolène Royal, François Hollande et Dominique Villepin notamment). C'est l'instant clé de cette histoire, celle à laquelle on veut croire, celle que le citoyen confortablement assis devant son petit écran trouvera sacrément noble et remarquable. Hélas, on connait la suite. Le 10 mai 1981, ces énarques fraîchement diplômés célèbreront la victoire de François Mitterand à la présidentielle. La liesse, l'espoir, la fureur des images d'archives laisseront place aux désillusions des hommes, des citoyens, des idéalistes.

 

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L'École du pouvoir tombe à point nommé dans une actualité vacillante. Alors que l'écart se creuse entre les classes dirigeantes et le peuple, cette formidable fiction, dont les personnages sont très librement inspirés de personnages réels, vient livrer sans prétention mais avec talent les rouages d'un système par définition corrompu d'avance. Il y a les promesses politiques et puis la réalité, deux choses complètement distinctes incapables bien souvent de s'accorder et de s'entendre. Cette réalité atroce, les élèves de l'ENA vont être amenés à la frôler à maintes reprises durant leurs parcours. Stages de terrain au Bongo pour Caroline ou en Corse pour Claire, mairie de Paris pour Abel, tous habités de cette réelle volonté à changer le cours des choses se retrouveront face à des murs, ceux de l'Etat dont ils ne sont que les rouages, les pions. Cette muraille impassible dont les failles sont inacceptables trouvera sa réponse, dans la première partie, par le respect du pacte des camarades. Face au directeur de l'ENA, Abel, 4ème de la promo Voltaire, fera l'affront suprême de choisir l'éducation nationale pour avenir, aux réprimandes du jury, Abel l'idéaliste répondra : « Mon avenir vaut moins que ces millions de français qui attendent depuis bien trop longtemps de voir leur pays ailleurs qu'aux mains d'énarques intouchables aux services d'une poignées de nantis ». Claire le suivra. Le couple Mathieu-Caroline (double épatant de Hollande-Ségolène) s'égareront dans les grands corps de l'Etat. Tous se réconcilieront autour d'une victoire, celle de la gauche, celle du 10 mais 1981 qui laisse libre au cours à la venue de jours meilleurs.

 

Hélas, la politique n'est plus seule aux manettes de commandement semble nous dire le second volet de cette fiction captivante de réalisme sociale. La joie d'une gauche (enfin) triomphante laisse douloureusement place aux désillusions de nos amis jeunes énarques. L'expérience socialiste ne sera pas celle de 36. Après des lois triomphantes, des images d'archives nostalgiques à vous en donner la chair de poule (Badinter et son discours d'abolition de la peine de mort), ces jeunes gens connaitront les désillusions. Abel à l'éducation nationale luttant pour la laïcité; Caroline à Royan luttant pour son élection dans une région retirée; Claire au budget désireuse d'alourdir l'ISF et Mathieu, au service de Mitterand, expliquant aux siens, aux ouvriers, que l'Europe est l'avenir. La parenthèse enchantée de l'élection présidentielle laisse place au désenchantement d'une génération, laissée au bord du chemin. Raoul Peck regarde cette France aux idéaux de gauche exercée peu à peu une politique de droite. Il la regarde, et par la même occasion nous force à la contempler, avec des yeux d'amoureux déçus. Des amoureux intensément déçus dont les larmes sont encore aujourd'hui toutes chaudes et les plaies inconsolables. Déçu est le maître mot de cette fiction qui, sans le vouloir, livrent certaines clés du désarroi actuel. Déçu est le regard de Mathieu, fils d'ouvrier sidérurgiste, se regardant exercé une politique qui est celle du licenciement. Déçu est son regard se posant sur les paysages de son enfance, ceux de la Lorraine et de ses usines, où son père et les autres ont sacrifié toute une vie pour un travail de misère. En arrière fond de cette scène, les Rita Mitsouko chante leur mythique : « C'est comme ça ».

 

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Alors oui c'est comme ça. Ces énarques aux nobles idéaux et ambitions débordantes ne seront que les rouages du mécanisme de l'Etat, c'est comme ça semble dire cette fiction dont on avait grand besoin. C'est tellement comme ça, qu'on en accepte de sacrifier les idéaux au nom de l'ambition, qu'on accepte la logique qui veut que le monde politique a perdu face aux entreprises, aux patrons et ce business sans foi, ni loi. Le monde, quoi qu'on en dise ou vote, est mené par l'orgueil, l'argent et la soif de pouvoir. Certains y resteront. Caroline l'ambitieuse consciente de cette réalité qu'elle se prend « en pleine gueule » chaque jour ne lâchera pas l'affaire, pour elle ou pour les autres, on ne sait jamais très bien. Mathieu, l'énarque issu d'une famille de prolétaires, sacrifiera quant à lui les siens avec douleur pour continuer à faire des bilans et du chiffre pour le mitterandisme. Abel et Claire, les idéalistes, préféreront garder leurs libertés loin du spectre politique. Dans l'ombre, loin des grands corps de l'Etat, ils mettront aux services des autres leurs idéaux, leurs inépuisables énergies à changer le monde. L'histoire se clôt sur des témoignages recueillis par ce couple d'idéalistes, des visages sur lesquels le récit ne s'est encore jamais arrêté véritablement. Ces visages que les politiques ne font que croiser en campagne électorale. Des visages de caissières, de profs ou d'ouvriers. Ces visages de tous les jours. Ces visages de la nation. Ces visages d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Ce visage qui répond sans compromis aux questions de Claire et Abel : « Comment ça va se terminer? Si ça continue on va débrayer un bon coup, y'a pas de raison. Et pas que pour un ou deux jours, mais le temps qu'il faut. Jusqu'à ce qu'ils écoutent. ». « Ils ? » demandera Claire, « Ils ? Bien eux » répondra l'homme. Tout est dit. L'écart entre « ils » et eux.

 

Extrait : L'Ecole du pouvoir (Partie 1)

 

Tag(s) : #Télévision

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