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Générique. La môme Piaf gouaille la gaieté de son Paris oublié tandis que les images d'archives défilent affichant un Hitler, fort de ses victoires, circulant en toute liberté dans les artères mythiques de la plus belle ville du monde. Paris et sa terre, terre des droits de l'homme et de l'inévitable « Liberté, égalité, fraternité ». Paris qui se transformera le temps d'une guerre mondiale, en ville de tous les crimes, triste paysage de la collaboration et de l'insoutenable. Rose Bosch a choisi de filmer l'insoutenable : la rafle du Vélodrome d'Hiver. Dans la nuit du 15 au 16 juillet 1942, le destin de 13 152 juifs de France bascule vers l'enfer. L'enfer a un nom : camps de concentration, camps d'extermination, Shoah, Holocauste... Il hante depuis près de 70 ans, les pages des livres d'Histoire, les cinémas, les mémoires, les commémorations, et pourtant la terre continue de tourner, de commettre horreur sur horreur... Erreur sur erreur.


La Rafle de Rose Bosch est un élément de plus dans le temple aux souvenirs consacré au pire crime contre l'humanité, commis par l'humanité. Un film affichant d'emblée son sujet. Un sujet jamais abordé au cinéma français (excepté dans le très bon Monsieur Klein de Joseph Losey) : la rafle du Vel' d'Hiv'. Film d'une utilité publique à la démarche presque pédagogique, il s'évertue à montrer la vérité tragique d'une nuit les plus sombre de l'histoire de la nation française, celle où la police française, sous les ordres du trio fascisant Pétain/Laval/Bousquet, arracha la vie à des milliers de juifs et devint par cet acte, et bien d'autres hélas, à jamais les complices de ce crime. Rose Bosch a fait un choix pertinent en s'attachant à promener sa caméra d'un endroit à un autre. Dans des lieux où l'histoire mondiale se jouait. Se succèdent ainsi à l'écran Pétain et Laval à Vichy, Bousquet à Paris et Hitler à Berlin. Le spectateur se trouve alors être témoin de la construction du drame de la nuit du 15 au 16 juillet 1942. Ça parle chiffres et quotas, ça s'arrange entre instigateurs de ce génocide. Pendant ce temps-là, dans le quartier de la Butte Montmartre le jeune Jo Weisman, sa famille et toute une population juive vivent « normalement » dans une atmosphère pourtant nauséabonde. Ils sont des citoyens français exemplaires, travailleurs, anciens combattants, pour certains, écoliers modèles, gamins heureux pour la plupart... Le drame se veut insoupçonnable à leurs yeux car « La France c'est le salut des juifs » répète le père du petit Jo.


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Le spectateur connait, lui, la suite des événements, il pourrait trembler et même commencer à craindre le pire pour ces enfants, ces femmes et ces hommes innocents... Hélas, non, il est ailleurs, prisonnier certainement d'un Paris qui transpire la parfaite reconstitution historique, qui pousse à l'écœurement : Piaf gouaille son Paname de façon éternelle, le célèbre manège des marches du Sacré Cœur continue de tourner, les soldats allemands séduisent inévitablement les jeunes et pulpeuses françaises, la boulangère, une forte blonde, en plus d'être antisémite, trompe forcément son mari avec l'ennemi... Les petits détails faciles trainent à l'écran et viennent alors corrompre l'image complexe de la France de l'occupation. Une France divisée, loin d'être manichéenne, ce qui semble avoir échapper à la caméra de Rose Bosch qui a préféré s'emporter vers cette ambition folle de faire dans le spectaculaire. Le spectaculaire n'est malheureusement pas un passage obligé pour un film sur la Shoah. Filmer Hitler parlant des fours crématoires tout en préparant un barbecue entre amis n'est pas un passage obligatoire pour que le spectateur saisisse toute la folie nazie et l'inhumanité du Führer. Médiocre sur le plan esthétique tel est le douloureux constat d'un premier vrai film sur la rafle du Vél' d'Hiv'. Le terme « médiocre » est affreusement dur à poser sur un tel film tant celui-ci à le mérite d'exister. Toutefois, il pose cet énième problème à savoir : les bons sentiments peuvent-ils se concilier à l'horreur à l'état pur?


Le socle intouchable et respectable de ce long-métrage est d'être basé sur plus deux ans de documentations assidues sur la tragédie du Vél' d'Hiv. La réalisatrice s'est, hélas, perdue dans la reconstitution en laissant trainer ici et là, des scènes indigestes jouées par un casting bankable (Jean Reno, Gad Elmaleh) soumis à transmettre un dialogue d'un pathos souvent pathétique. Certainement a t-elle voulu faire de cette œuvre importante, une œuvre tout public et accessible à tous afin que chacun, de l'enfant de primaire à la personne âgée (à en croire le public de la salle), comprenne combien il ne faut jamais oublier ces 15 et 16 juillet 1942. Mais comment oublier? Comment ne pas pleurer de toutes ses larmes lorsque la police française et la honteuse milice française pénètrent avec violence dans ces immeubles de la mythique Butte Montmartre? Comment rester insensible à ces femmes qui se suicident pour échapper à la terreur et à l'inhumanité? Comment rester de marbre face à ces ribambelles de gamins innocents écartelés entre la naïveté enfantine et la spontanéité dont eux-seuls sont véritablement capables? « C'est quand que ça commence le pestacle, les courses de vélo? » lâche un petit garçon dans l'enceinte du Vél' D'Hiv', son camarade lui répondra du tac au tac : « C'est nous le spectacle! ». Vérité tragique.


Rafle
Le film ne doit sa réussite qu'à ses enfants prisonniers d'un monde détruit par les grands. Leurs charmes étonnants et leur regards lucides sur ce qui se trame autour d'eux, provoque un sentiment insoutenable, une émotion âpre et ambigu, mélange de désarroi et de compassion, un cri sourd surgit à chaque plan : « Pourquoi? ». La médiocrité des plans et dialogues s'effacent très vite pour laisser place au final à la médiocrité de l'Histoire et des hommes qui la construisent à chaque instant. Le petit Jo, regard volontaire s'échappera de cet enfer. Le reste de sa famille n'aura pas cette chance. Lorsque l'infirmière (une très sincère Mélanie Laurent) qui s'était occupé de lui au camps de Beaune-La-Rolande, le retrouve après la guerre, Jo a perdu son regard bleu. Il l'a troqué contre celui d'une dureté triste. La caméra de Rose Bosch s'arrête là. Il était temps. Une envie irrépressible de fuir de la salle survient, de courir au plus loin, vers un air pur pour respirer un grand coup et libérer ce goût âpre au fond de la gorge et ces larmes qui nous assaillent depuis que la police française a enlevé la vie à toutes ces femmes, enfants et hommes sous nos yeux... et dans un temps pas si lointain. Témoin, nous sommes tous témoins de l'Histoire. Une Histoire qui se fait avec nous à chaque instant. Une Histoire contre laquelle à chaque instant il est possible de désobéir et de dire non. Film sur le passé mais pour l'avenir, voilà ce qui faut retenir de La Rafle.

Tag(s) : #Cinéma

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