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HommesLibres2Dans le Paris occupée des années 40, la caméra des cinéastes aiment s'immiscer. Grâce à elle, le citoyen d'aujourd'hui peut découvrir les actes héroïques et lâches des générations passées. En 1969, Jean-Pierre Melville adaptait les mots de Joseph Kessel et son expérience de résistant dans une France en proie à la délation. Quarante ans plus tard, Robert Guédiguian apportait lui aussi son regard mi-engagé mi-admiratif sur l'une des nombreuses faces cachées de la résistance française avec L'Armée du Crime , film remarquable retraçant l'histoire du groupe Manouchian. Là où la grande histoire vacille et oublie, le cinéma persiste et témoigne. La résistance française n'a pas été que française, elle fut arménienne et polonaise. Elle venait de l'est, mais aussi de ce sud colonisé par la main de la Mère Patrie. C'est de cette armée là dont il est question dans Les Hommes Libres d'Ismaël Ferroukhi. Une armée constituée de maghrébins venus en France pour travailler et conquérir ce futur meilleur que la terre des droits de l'homme leur promettait. Ne trouvant que la misère dans le Paris occupé de 1942, certains s'engagèrent pour le respect de cette liberté si chère à la patrie, d'autres combattirent avec en tête les promesses d'une décolonisation à venir. Comment est né l'engagement de ces hommes, ces français venus d'ailleurs que la France a l'affreuse manie d'oublier ? C'est tout le propos du second long-métrage d'Ismaël Ferroukhi. Un propos admirable à la forme hélas bien trop classique pour ravager les consciences du spectateur d'aujourd'hui.

 

Le combat de cette armée des ombres méconnue, Ismaël Ferroukhi choisit de le transmettre par un regard, celui de Younes, un jeune émigré algérien, interprété par Tahar Rahim (Un Prophète). Choix pertinent qui n'évitera toutefois pas l'ennui à certains instants, les yeux noirs du jeune homme jouent un rôle central dans ce récit historique. Les temps sont durs, Younes vit du marché noir pour survivre dans l'hexagone et faire vivre sa famille restée en Algérie. Arrêté par la police française, il accepte le deal proposé par un commissaire peu scrupuleux : sa liberté a un prix, pour elle il devra espionner ce qui se trame à la Mosquée de Paris. Les responsables de la Mosquée et plus particulièrement son Recteur, Si Kaddour Benghabrit (l'étonnante force tranquille de Michael Lonsdale), sont soupçonnés de délivrer des faux-papiers à des juifs et de cacher des résistants au sein de la Mosquée. Younes passera ses journées dans cette sublime bâtisse du Ve arrondissement de Paris. Chez Ismaël Ferroukhi, la naissance de l'engagement n'a pas de mots mais des yeux qui en disent long sur cette période sombre de notre histoire commune. Le réalisateur marocain a utilisé le regard ténébreux de Tahar Rahim pour transmettre le réveil d'une conscience assoupie et rappeler avec subtilité combien l'horreur de la France de Vichy et de l'Occupation pouvait se savoir si on acceptait de bien vouloir la regarder droit dans les yeux.

 

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Dans ce décor aux charmes mauresques, Younes commence donc à s'ouvrir aux idéaux de la résistance ouvrir tout en gardant une certaine méfiance sur les événements et les personnages qui les font. Dans ce lieu saint, il observe en retrait ce théâtre de l'Occupation où le Recteur pose en photo avec un général Allemand et discute avec les sbires du Maréchal Pétain. Plus loin, son regard se posera sur une femme mystérieuse (Lubna Azabal) qui ère dans la Mosquée, une communiste d'origine algérienne dont il s'éprendra très vite mais sans plus d'explications. Puis il y a cette rencontre surréaliste entre l'immigré sans éducation et un poète généreux. À la Mosquée, Younes est subjugué par le chant de Salim Halali, chanteur de cabaret d'origine algérienne qui porte dans sa voix et son regard turquoise une blessure ineffable, une peur indescriptible. Salim n'est pas de confession musulmane, mais de celle que les nazis traquent et anéantissent. Juif il se sait en danger à tout moment. Peu importe les questions de foi ou de frontières, l'amitié qui liera les deux hommes entraînera Younes sur le chemin de la résistance. Un itinéraire long sur lequel repose tout le film. Ce choix de récit demeure honorable mais n'évite hélas pas des longueurs pesantes où la reconstitution très scolaire et la multiplication d'intrigues inaboutis empêchent le propos de trouver l'intensité que nécessite un tel sujet. Malgré l'impeccable interprétation des acteurs et le dévouement du réalisateur a donné la parole à ces sans-voix d'un autre temps, Les Hommes Libres manquent cruellement d'action. Car si la prise de conscience est un point non négligeable dans la construction de cette résistance française, il ne faut jamais oublier combien l'action et ses fameuses « mains sales » que Jean-Paul Sartre évoquait dans sa célèbre pièce éponyme était un passage obligatoire pour tout résistant. Épreuve obligée qui n'intervient que brièvement dans un dernier quart d'heure bâclée, certainement trop pressée d'annoncer le prochain combat qui se trame de l'autre côté de la Méditérranée Entre une générosité formidable et quelques clichés agaçants, Les Hommes libres a du mal à trouver l'équilibre nécessaire, celui que requiert ce type même de film. Il a toutefois le mérite d'exister, de faire vibrer sur certaines scènes les cordes sensibles de l'âme humaine. Récit véridique oublié des livres d'histoire, ce film sur hier travaille des questions d'aujourd'hui. Des questions sur la beauté du « vivre ensemble » et sur la nécessité de se battre contre toutes les formes d'oppression.

 


Bande-annonce Les Hommes libres d'Ismaël Ferroukhi

Tag(s) : #Cinéma

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