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Dans un dédale de vieux bouquins surgit la dame en noir. Jujube. Fantôme envoûtant du beau Louvre. Femme éternelle, fatale, cruelle parfois, amoureuse souvent. Fillette existentialiste déambulant parmi les plus grands sans tabou au Tabou. Jujube cachée en douce sous le masque de Gréco la magnifique, la muse pure et féroce. Une femme d'autrefois, l'autrefois de son si bouleversant « Il n'y a plus d'après à Saint-Germain des Prés ». Une femme comme on en fait plus ici-bas. Jujube résistante de la scène, des affres de la passion, des abus, des tortures de la guerre. Jujube et ses nécessités, exister, vivre, créer. Valeurs en fuite. Bafouer, envoler avec les grands noms qui ont bâti sa carrière. Le temps d'une lecture, insolite et insolente, on frôle du bout des doigts ses valeurs précieuses, ses êtres rares. Le temps d'un retour dans le passé, on admire cette bête féroce à la liberté dépourvue de tous remords qu'est la vraie môme de la chanson française : la môme Gréco.

 

Jujube

 

Elles étaient trois grandes, si je ne me trompe pas. Piaf, Barbara et Jujube. On aime Piaf pour son chant gouailleur, Barbara pour l'extrême douceur de sa douleur, mais on préférera toujours Jujube. Jujube alias Gréco. Jujube alias la fureur de vivre coûte que coûte malgré la guerre, la connerie humaine, l'amour des hommes et la jalousie des femmes. Qu'est-ce qu'elle a de plus cette Jujube ? Elle a la liberté gravée au cœur, au chant. Cette liberté jaillit de chacune de ses pages jaunies par le temps et les mains de ses différents lecteurs. Dans Jujube, autobiographie parue en 1982, Gréco l'inconsciente sincère aligne les sentiments simplement, purement, férocement. Chacune des lignes, des rencontres, des aubaines de Jujube respire la liberté. Celle-là même apprise dans l'ombre d'une armée d'irréductibles libérateurs. Adolescente Jujube est entraînée dans la résistance par sa mère. Elle échappera de peu au camps de la mort. Est-ce cette mort si proche pour elle, rencontrée de très près par sa mère et sa sœur, qui fit de Jujube une femme libérée assoiffée de liberté comme d'éternité ?

 

« Se battre jusqu'à mon dernier jour pour le bonheur, contre la terreur, le terrorisme intellectuel, l'indifférence et la privation du seul trésor qu'il nous faille préserver à tout prix : la liberté d'exister comme nous le désirons, de penser, de rire, de donner, d'échanger, d'aimer sans contrainte ce que nous aimons et ceux que nous aimons »

 

Jujube aime. Elle aime d'un amour à en perdre la raison. Elle ne la perdra pourtant jamais, contrairement à certains de ses prétendants. Mais avant les hommes, il y a les frères de joie, les évadés des temps obscures, orphelins d'un monde anéanti par la folie du totalitarisme nazi. Dans le Paris de l'après-guerre, Jujube rencontre son destin. Sur les planches d'un théâtre ou dans les souterrains de Saint-Germain-des -Prés, Jujube ravissant animal sauvage commence sa course folle vers la célébrité. Mais à l'époque, on se contrefout de la célébrité. On s'appelle Sartre ou Beauvoir, Merleau-Ponty ou Vian, et on instaure l'art et la pensée comme suprême philosophie de vie. Cette atmosphère magique subjugue Jujube et son jeune âge. Sous ses yeux se crée un Paris débordant d'idées et de désirs, elle demande asile à ce monde surréaliste, ce refuge indispensable pour se protéger du monde des adultes et de l'horreur des années passées encore vivace dans les mémoires. Le refuge de la joyeuse bande trouvera un nom exquis : Le Tabou. Là-bas, la nuit tombée, sévit l'existentialisme. Cette doctrine si sartrienne que les ricains envient tant. L'animal Gréco intrigue outre-Atlantique comme en France, elle attire les hommes et rend méfiantes les femmes. Et Jujube dans tout ça ? Jujube veut pousser la chansonnette sous les conseils de sa bonne fée Anne-Marie Cazalis. Mais Jujube ne veut pas clamer n'importe quelle chansonnette. « Àquoi sert une chanson si elle est désarmée ? » chantera t-elle plus tard. C'est dans l'appartement de Jean-Paul Sartre qu'elle trouvera ses armes majeures pour débuter : le « Si tu t'imagines » et « L'Éternel Féminin » de Raymond Queneau seront à elle grâce au philosophe. Jujube est lancée par l'aide des plus grands chantant les textes des plus grands et ce pour tous les petites gens. Et la ritournelle ne s'est toujours pas éteinte, fort heureusement.

 

La suite tout le monde la connait. Voyages et visages la chavireront pendant près d'un demi-siècle. La petite sauvage des nuits troglodytes s'avance sur une scène sombre, seule devant des centaines de personnes. Seule ? Non Jujube est là dans l'ombre, c'est elle qui pousse Gréco, lui dicte ses choix, lui apprend à dire « non ». Alors inévitablement on la dira hautaine, inaccessible, intellectuelle. Gréco encaisse et Jujube s'en fout.

 

« Elle se bat pour elle, la mélodie est le meilleur moyen de libérer les mots et de les sortir de leur ghetto, intellectuel justement. Elle chante. Elle jette les mots au visage des gens. Elle veut qu'on l'entende mais il arrive souvent qu'on ne l'écoute pas. Désespérée, elle poursuit son chemin quand même. »

 

Sa vie se passe de valises en aéroports, d'hôtels en voitures. Des coulisses en scènes. Elle continue sans un instant de lassitude. Toujours à la recherche d'un rencontre. Un homme. Un public. Un texte. Une idée. Un combat. Elle veut être utile à vivre et à rêver, comme dans sa chanson. D'un continent à l'autre, Jujube fait valser la bienséance à grands coups de ritournelles magiques et d'amours tragiques. Dans l'Amérique puritaine et ségrégationniste, Miles Davis ne veut pas que sa nouvelle complice soit traitée de « pute à nègres ». Dans la chaleur africaine, Darry F. Zannuck, mythique producteur du grand Hollywood, observe sa belle se faire la belle. Gréco possède une réputation de cruelle bien méritée. On la traite souvent de femme fatale. Attaque à laquelle elle répond par son magistral « Je suis comme je suis ».

 

Ce « je » qui n'en fait qu'à sa tête, et laisse libre cours à ses envies, est inexistant dans cette autobiographie. Jujube l'a fait disparaître. Exquise, elle parle d'elle à la troisième personne. Forme de prétention ? Certainement pas. Simple soucis d'évoquer celle qu'elle a toujours été, celle qui rit aux éclats, n'aime pas le même homme à chaque fois et craque pour le ciel de Paris. Après d'incessants allers-retours entre la chanson et le cinéma, Gréco choisira sa capitale et sa chanson. Le cinéma n'est pas sa vie. Sa vie c'est cette charmante robe noire, cette solitude éternelle sur scène et ses petites chansons touchantes. Bien-sûr il y aura des drames dans cette vie-là. Notamment un drame de son temps réservé uniquement aux dames. Un avortement, un suicide, le départ définitif d'êtres délicieux. Adieu les Vian, Brel, Cocteau, Aragon, Ferré, Sartre et autres complices d'une vie de bohème menée tambours battants. De sa jeunesse dorée, Jujube n'a rien oublié. Elle chante les yeux au fond des yeux, au fond de la mémoire depuis soixante ans. Sans nostalgie aucune. Avec amour encore et toujours.

 

« Jujube ne veut pas crever. Il lui faut être reconnue. Exister. Vivre. Debout. Même couchée, debout. Debout sans forces. Seule. Debout à n'en plus pouvoir. Debout devant la question, devant ces gens tous nus, tous nus, et elle tout habillée, vêtue. Presque protégée, presque, par la carapace tissée de ses silences, de ses larmes froides, de ses impuissances. Pure, pure. Féroce, féroce est sa vérité. Seule à ne jamais avouer. Jamais. »

 

Jujube de Juliette Gréco (chez Stock, 1982)

 


Tag(s) : #Littérature

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