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La quarantaine passée, ce grand garçon continue son voyage en solitaire. Du haut de son nuage, il nous appelle à l'évasion, à la rêverie musicale. Le garçon en question pourrait être un vague cousin d'Yves Simon égaré, non pas au pays des merveilles de Juliette, mais celui des Christophe Maé et autres anesthésiants d'émotion. Oui, depuis le milieu des années 90, Julien Baer vogue sur la chanson française en toute discrétion. Sans prétention il caresse les horizons. À son compteur : 4 albums, aussi peu de concerts, encore moins de clips et une multitude de doux instants volés regroupés sur un récent double album : Drôle de situation .

 

JulienBaerDrôle de situation que celle de Julien Baer. Drôle de situation que la notre quand on le croise pour la toute première fois. Ça compte une première fois. Dans nos souvenirs, la rencontre a inévitablement eu lieu un jour lumineux. Une sorte de révélation que le monde nous aurait naturellement caché jusqu'ici parce que le garçon en question n'est pas assez « bankable » pour ce monde-là. Les dandys habituellement ça se vend bien quand ceux-ci acceptent les compromis. Il faut croire que Julien Baer n'appartient pas à cette marque de dandy là. Peu enclin à charmer les foules, voilà sa marque de fabrique pour envoûter, non pas cette masse informe qu'est la foule, mais les anonymes. Des êtres singuliers chacun sensible à cette voix fragile qui leur susurre des rengaines assassines et divines.

 

En boucle sur la platine cette voix feutrée tourne en rond, ensorcèle la pièce et la transforme en petit coin de paradis. À l'extérieur  « le monde s'écroule »  mais après tout le monde c'est quoi ? « Juste une grosse boule qui roule sous nos pas ». Avec ses rythmes bossa nova et sa langueur venue des cieux, le dandy discret rassure : « L'espoir n'est pas mort il est juste figé ». Figé tout la haut dans les nuages comme l'esprit rêveur du chanteur.

 

Avec sa prose à la Yves Simon, son brin de voix à la Polnarreff, Julien Baer apaise les âmes. Au fil de ses compostions fines et intelligentes, l'artiste arrive même à nous glisser au creux de l'oreille un secret oublié : un jour la variété française fut bel et bien exquise. Dans le paysage musical hexagonal actuel, lui et ses orchestrations de jadis, n'ont certainement pas leur place. Et égoïstement on a envie de répondre « tant mieux ». Tant mieux si Julien et son gros nuage tendre n'appartiennent qu'à nous.

 

Avec lui, c'est Paris qui nous appartient. On passe des heures en terrasse à regarder les gens qui passent. Chercher un mot de tristesse et de joie à tout prix le long des néons et des avenues. Avec lui s'ouvre un « cœur chasseur solitaire ». On tente en vain de saisir ces va et vient. On abandonne enfin la compréhension de l'indicible pour « faire de ses doutes un idéal, de la souffrance un capital ». Julien Baer « écrit à la main » des textes ne savant trop s'ils doivent suivre la lune ou le soleil, la pénombre ou la lumière. L'artiste ne subit pas les sentiments précaires, il les sublime. Nuance précieuse.

 

Drôle de situation recycle des échappées belles. Déjà empruntées par le passé, elles se dévoilent pourtant comme des premières fois merveilleuses d'émotion, chavirant à leur passage les cœurs et les âmes musicales. Comme un enfant, on remonte dans ce manège enchantée avec un plaisir non-dissimulé. On s'adoucit sur une berceuse foudroyante (« En Boucle »), adhère à un surprenant road-trip psychédélique (« Juillet 66 »), s'offre une escapade rythmée et cinglante (« Le Roi de l'Underground) ». On voyage, voyage sur un disque gracieux, s'écarquille les yeux sur des atmosphères éclectiques. Dans un dernier (et inédit) aveu, Julien Baer « voudrait voir un peu comme à travers les yeux de Delon ». L'espace d'une seconde, le temps d'un disque, le modeste anonyme, lui, a vu dans des yeux aussi beau que ceux de Delon au cinéma. Les yeux d'un poète moderne. Des yeux singulièrement merveilleux.

 

Drôle de situation de Julien Baer (Universal)

 

" Le Monde s'écroule " de Julien Baer


 

 


Tag(s) : #Musique

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