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Je suis pas née de la dernière pluie. Je sais que plus la vie avance, plus ses foutus cadeaux se font rares. Rare est l'occasion de retrouver ces précieux 15 ans où je passais mes après-midi à tapisser mes murs de mecs bien trop basanés et mes soirées entières à retranscrire les chants enragés de ces mecs qui dérangeaient. Les 15 ans se sont envolés. Si mon cœur leur a fait quelques infidélités depuis avec les Biolay and co, ma mémoire elle n'est pas courte. Elle ne les a ni oubliés et encore moins méprisés ces types qui ne faisaient pas chic de là où je venais. Si je fais bien le calcul, j'ai du attendre 10 ans pour retrouver mes 15 ans, pour me souvenir combien cette musique et son flow était libératrice pour moi comme pour tous ces gosses qui ont eu 15 ans quand le rap français était encore bon. Quand il n'avait pas encore fauté. Ne roulait ni pour le fric, ni pour le hit mais pour la dénonciation pur et dur d'un système où quelques égo trip entre potes rappeurs étaient nécessaires pour faire oublier l'affreuse réalité.

 

Cette année les Francofolies de La Rochelle ont fait la folie de renouer avec leur traditionnelle soirée hip hop. Un tel choix ne pouvait se faire sans le Boss, l'Expert de la Maison Mère (oui, le mec trop basané qui s'affichait sur les murs de ma chambre quand j'avais 15 ans). Laisse pas traîner ta fille avec l'Expert de la Maison Mère, elle pourrait avoir envie de « passe passe le oinj », boire au goulot d'une bouteille de rhum et bousiller les tympans des garçons aux alentours. Dix ans d'attente, deux albums rayés plus tard, le voilà qui arrive...

 

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Fausse alerte. Ce ne sont que des masques du Jaguar. Des masques par centaine. Rugissants, terrifiants comme le Joey qui effrayaient nos parents dix ans plus tôt. Les masques sont distribués par un type pétard au bec. Les gamins à côté de moi se marrent. J'en fait autant puisque j'ai 15 ans à nouveau. Passe, passe le oinj. Ce soir, il y a du monde sur la corde à linge. Est-ce parce que je suis de nouveau petite que Saint-Jean d'Acre me semble blindée comme jamais ? C'est un pur remake de Ma 6té va cracker version bord de mer. Je ne peux m'empêcher d’ausculter la foule. Activité qui ne va sans la critique. Je suis entourée de gamins venus en priorité pour 1995 dont les groupies maquillées comme des te-pu (le verlan est de rigueur, on parle de rap tout de même!) capables de se battre pour une simple bouteille d'Evian jetée à la foule par un membre du groupe. Je me demande si les fans des sixties avaient autant l'air de cruchasses écervelées face aux Stones and co... Comme une vielle, je râle, peste. « Qu'est-ce qu'ils y connaissent au rap de Joey ces sales gosses, ces petits blancs pourris gâtés qui étaient même pas nés quand Suprême NTM sortait dans les bacs ? » Comme une connasse, pour changer, je juge. « Le rap c'est la musique de ceux envers qui l’État a des dettes monstres. C'est une musique de révolte au même titre que le rock. Comment une musique de rue pour des gosses oubliés bousillés tôt ou tard par le système peut se retrouver dans l'oreille de sales gosses insensibles à ce qui peut se passer dans les tours de béton ? » Intérieurement mon raisonnement – à la con je précise – me fait bouillir... avant de me faire réaliser que dix ans plus tôt je n'étais qu'une sale petite blanche qui, dans sa campagne profonde, écoutait du rap à fond pour effrayer les mamies du coin, par pure provocation, par tradition familiale (les cocos sont toujours du côté des opprimés, c'est Mamie qui me l'a appris)... ou tout simplement pour se faire pardonner d'appartenir à un pays infâme qui fut à l'origine d'un 21 avril dévastateur. Dans quelques secondes, je vais voir l'idole de toute une jeunesse. Celle qui me manque... Fermes la veux-tu. Joey « Arrive ».

 

Tu as déjà vu l'adrénaline envahir une scène en un quart de seconde ? C'est l'effet Jaguar. Le show a à peine commencé que déjà ma célèbre voix aiguë est dans la place. Il faut gueuler. Expulser tout cet amour ou toute cette haine que le débit excitant de Joey a fabriqué en moi depuis tant d'années. Show must go on. Le pétard est de rigueur pour les mecs aux platines. Pour Joey se sera sûrement le pétard en coulisse et la bouteille de rhum sur scène. Nous ? Non merci on ne prendra rien. On a rien pris mais c'est tout comme. On a respiré l'air embaumé de ce qu'il ne fallait pas faire tourner. Tout ça sous le regard réprobateur de Marianne. De chaque côté de la scène, une énorme banderole où le mythique profil de Marianne s'affiche. Oui, les Francofolies sont soutenues par « Les Services de l’État ». L’État a malmené Joey et les siens. On peut bien le malmener pour un soir... Pour le moment Joey choisit de malmener un mec qui a (heureusement) disparu (pour longtemps espérons) du circuit politique. « On te voit » embrase la masse que Sarko a ignoré pendant un quinquennat qui inspira la prose de l'ami Joey pour son dernier album. La politique ne s'invitera pas plus au programme de ces 60 minutes. Regrets éternels pour la groupie délurée mais dotée d'une conscience...

 

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Le public prend le pari sur les chansons suivantes. Je rêve d'une gueule de métèque quand le gamin a côté de moi reste bloqué sur « Passe, passe le oinj ». Joey, 40 balais passés, lègue la scène à son acolyte Natty, rappeur devenu grand, qui improvise un hymne à la marijuana. Fut un temps où les rappeurs levaient le poing en signe de protestation. Ce soir-là, Natty leva son pétard fièrement dans le ciel bleu rochelais. L'image est belle. Faussement rebelle. Car là où le rap excelle en matière de rébellion ce n'est ni dans le fumage de pétard ou passage par la case prison mais dans le texte bien ciselé aussi terrorisant qu'une gâchette. Le texte, mitraillette infaillible que le soldat Joey maîtrise à bloc. Avec Natty, son duel est rodé. Les deux hommes métamorphosent la scène en ring où le temps est compté. Saint-Jean d'Acre, elle, se métamorphose en piste de danse. L'objectif de Joey en entrant sur scène était de nous faire « mouiller le maillot ». Ce n'est pas encore Zebda et j'ai déjà tombé la chemise. Nous sommes 10 000 à suivre les mouvements de Joey. Suspendu à son flow. Basculant à gauche, puis à droite quand il le réclame. Devant nous, des vigiles extirpent des minettes victimes de malaise. L'affreuse réalité de la groupie pourrait nous effrayer mais pas une seconde. Ca y est, on y est : l'inconscience délicieuse des 15 ans. La sensation de se sentir vivante à puissance 1 000. Joey descend de son trône armé d'une bouteille de rhum, hilare, la plantant dans le bec de toute une partie du premier rang. La foule est en transe. Et moi avec. Étrange et confortable sensation que cette douce folie qui s'installe. Saint-Jean d'Acre au bout de temps d'années de relation, je t'ai vu vibrer pour des artistes mais communier ainsi jamais ! Je crois que cette soirée a renforcé mon amour pour toi, pour ce festival, pour Joey, pour le rap. Pour la musique. Aujourd'hui, j'ai envie de te jurer fidélité. De te témoigner toute ma gratitude d'avoir exaucer le rêve de mes 15 ans. De m'avoir convaincu  que le passé peut se retrouver en un instant grâce à un unique morceau, une unique voix. C'est comme ça qu'on reconnaît les plus grands, me diras-tu.

 

En bouclant sur le mythique « Seine Saint Denis Style », Joey a confirmé ce que j'exprimais un mois plus tôt sur le blog des Francofolies : « L’athlète du phrasé aura beau vieillir, sa prose gardera en elle toute la hargne de ses jeunes années. Elle continuera de jurer fidélité au passé tout en travaillant à un avenir meilleur et une conscience toujours en activité… » Tu veux que je dise ? Joey Starr c'est toujours de la bombe baby et ça se reconnaît au débit.

 

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Tag(s) : #Musique

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