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Que fait la vie pour ces 24 millions de personnes âgées atteintes de la maladie d'Alzheimer? La vie s'efface tout doucement. Elle s'enfuit sans le moindre bruit, sans la moindre explication, laissant ces êtres au bord du précipice. La vie ne leur appartient plus, elle s'est envolée pour laisser sa place au néant...

Pompom fait partie de ces 24 millions d'êtres humains victimes des mauvais tours joués par la vie. Elle en a eu une sacrée vie la Pompom. Sa gouaille me rappelle celle d'Arletty dans
Les Enfants du Paradis... Pompon c'est une fille de son temps. Une vraie parisienne qui bossait dur et ne se plaignait jamais. " Je faisais un boulot d'homme moi. Les pneus, les freins, les moteurs ça n'avaient aucun secret pour moi. Vous pensez bien: je tenais une station service ! " ne cesse t-elle de me répéter tous les matins.

Pompom perd la mémoire, certes, mais elle n'a pas perdu sa verve de commerçante. Les Galeries Lafayette, Le Printemps, elle a tout fait et tout vu la Pompon. " J'ai toujours dit que ceux qui se plaignaient c'étaient ceux qui n'avaient jamais travaillé. Car vous savez j'en ai connu dans ma vie des cons ! C'est pas ce qui manquent ! ".


Dans le Paris de l'après guerre, elle habitait l'Ile Saint Louis. " Un beau quartier " souligne t-elle chaque midi. Pompon aurait pu rivalisée de beauté avec sa voisine de palier. C'était une certaine Michèle Morgan, à qui Jean Gabin avait murmuré sur un quai brumeux, par un soir de fête, un célèbre " T'as de beaux yeux, tu sais ".  " C'est qu'avec Michèle, on prenait souvent le café ensemble. Vous pensez bien : elle était normande, comme moi ! ".

Souvent, Pompom a des moments d'absence. Je tente de la réveiller paisiblement, comme on réveille un enfant à qui l'on tient. C'est alors que ses beaux yeux bleus s'entrouvent, difficilement, ils émergent d'un monde éloigné dont seule Pompom connait l'existence. " J'étais en 44 " me déclare t-elle, les yeux effrayés et le visage abîmé par l'existence.


La Normandie, les plages du débarquement, les chars américains et les uniformes allemands hantent la mémoire de Pompom tels des vieux fantômes qui traumatisent un enfant surgissant pendant son doux  sommeil. Le traumatisme est lointain. Pourtant Pompom le revit comme si c'était hier. Nous sommes le 6 Juin 1944. Tandis que les Alliés débarquent à Omaha Beach et  Utah Beach, à quelques kilomètres de là, à Sainte-Mère l'Egise, la mère de Pompom décède sous les balles de l'occupant. Meurtrie Pompom se marie et quitte sa Normandie natale pour l'effervescence parisienne. Cette blessure non cicatrisée demeure intacte dans l'esprit de la vieille dame. Mais jusqu'à quand ?


La victime d'Alzheimer conserve dans un premier temps une vue saine et sauve de son passé. Or pendant que le passé résiste un temps au fléau de la maladie, le présent, lui s'efface peu à peu. Avec le temps, il s'estompe lentement, comme une vieille photo en noir et blanc qui perd de sa qualité. Chaque matin, Pompom me fait visiter l'album photo de sa vie avec malice et nostalgie, hélas chaque matin, je dois lui faire découvrir son présent et lui rappeler, avec tact, que ce récit elle me l'a déjà raconté les jours précédents.


Souffrance et détresse d'un malade qui ne sait ni la date, ni le lieu, ni le pourquoi de l'instant présent. Souffrance et détresse du soignant qui ne sait quoi faire, quoi répondre, quoi justifier face à cet être qui perd l'essence même de l'existence humaine. Absence de repères, de souvenirs, défaillance tragique d'une vie qui fout le camp. Que faire ?

L'attention accordée au malade atteint d'Alzheimer est identique à celle demandée par un enfant en bas âge. Sans amour, l'enfant pleure, devient passif et livré à lui-même. Il en va de même pour le patient. Il faudrait le faire travailler sans cesse, l'occuper, le faire vivre alors que l'hôpital, qui mancque cruellement de moyens, le laisse crever à petit feu. La maladie veut que l'être régresse.  Alors Pompom régresse, me raconte tous les jours la même chose, aux mêmes horaires, les mêmes questions, les mêmes angoisses dissimulées derrière son rire de bonne vivante. La maladie d'Alzheimer joue l'étrange rôle de miroir. Miroir de l'évolution inversée de l'enfant : les compétences acquises au début de l'existence sont les dernières à être perdues par le malade d'Alzheimer. L'enfant grandit. Le malade s'affaiblit. Ainsi va la vie.


Un jour, Pompon échappera définitivement à la tragédie qui s'est jouée en cette date  illustre 6 Juin 44.
Comme les autres dates, elle l'oubliera. Et les souvenirs avec. Elle effaçera de sa mémoire ce que son mari ne cessait de rabâcher à ses camarades dans sa petite station service:  " La plus belle chose qui me soit arrivé dans la vie c'est ma femme " . Elle effaçera de ses souvenirs les inoubliables yeux bleus de Michèle Morgan définitivement. Et moi, jamais, je n'oublierais son répétitif récit de vie et ses yeux bleus à elle. Anonymes parmi tant d'anonymes, victimes
Alzheimer.

Extrait du documentaire Ainsi, va la vie sur la comédienne Annie Girardot atteinte de la maladie d'Alzheimer


Site consacré à la maladie d'Alzheimer

Tag(s) : #Chroniques de l'asphalte

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