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Parce que les beaux projets se font rares, on se doit de les mentionner, de les approfondir sur la vaste Toile où, espérons-le, tôt ou tard ils viendront atteindre les âmes et consciences d'autres citoyens désireux de s'éveiller face aux turbulences de l'époque. Le Soleil brille pour tout le monde ? s'avère être le beau projet en question. Un projet musical où les mots d'un Prévert insoumis et révolté rencontrent la musique éloquente de Frédéric Nevchehirlian. Les poèmes engagés et méconnus du poète sont devenus pour l'occasion des chansons bouleversantes de réalisme. Parce que ce disque triomphe fièrement dans ma CDthèque depuis sa sortie, le 7 novembre dernier. Parce qu'il évoque un Prévert que l'école de la République n'a pas désiré enseigner à ces cancres. Parce que Nevchehirlian ose faire revivre ces textes courageux pour nous armer contre l'époque. Pour toutes ces nombreuses raisons, je me suis dit qu'une petite discussion autour de ce travail impressionnant ne pourrait pas faire de mal aux amoureux de la musique... et des idées.

LeSoleilBrilleAutant entrer directement dans le vif du sujet : quel est votre sentiment quand, un beau matin, vous apercevez « Le Cancre » (texte de Jacques Prévert et musique de Nevchehirlian) en tête du top chanson française de Deezer ?

 

Frédéric Nevchehirlian : « Je me dis c'est une illusion d'optique, ou un effet des fantasmes de l'ado que je suis, ou une manipulation. Ou encore une belle revanche des cancres que nous avons tous un peu été au fond. Finalement, je pense que c'est un peu de tout cela à la fois ! »

 

Comment expliquez-vous qu'après 80 années de vie, ces textes s'offrent une seconde jeunesse et parlent parfaitement aux auditeurs-citoyens d'aujourd'hui ?

 

« Patrick Laffont, un ami vidéaste et metteur en scène avec qui j'ai élaboré le live du Soleil brille pour tout le monde ? a une jolie phrase pour parler de cela. Il dit que « Jacques Prévert est un poète qui a de l'avenir ». C'est vrai ! Ses mots sont simples, ses formules aussi. Son humour accessible à tous - car il y en a partout dans ses textes - est dévastateur. La musicalité de sa poésie aussi est remarquable. Il ne faut pas oublier que Prévert a écrit beaucoup de chansons et qu'il a été chanté par de nombreux interprètes. Je pense qu'on a sous-estimé la force de la langue de Prévert, on l'a hâtivement cantonné à un rôle de poète pour les enfants ou poète de l'amour. Alors que sa rage et sa force de transgression est équivalente à celle qui sous-tend la poésie d'Arthur Rimbaud. Il y a bien sûr deux styles différents mais au fond c'est la même rage qui les anime, le même dégoût des petits clans, de la bourgeoisie provocante, de l'exploitation de l'homme par l'homme. La simplicité du propos de Jacques Prévert est courageuse. Or j'ai le sentiment que c'est ça qui nous parle tant aujourd'hui : un homme qui prend la parole simplement pour dire ce qu'il pense ou du moins qu'il n'est pas d'accord et qu'il n'y a pas de fatalité. »

 

Quel est plus précisément votre parcours musical et pouvez-vous nous rappeler comment est né ce beau projet musical qu'est Le Soleil brille pour tout le monde ?

 

« Adolescent, j'ai appris à jouer de la guitare. Comme j'aimais beaucoup la poésie, j'ai commencé à en écrire. Puis le cheminement a été long pour rassembler les deux. Je trouvais que c'était important de faire ça, je ne sais pas trop pourquoi, cela m'a semblé être une nécessité. J'ai essayé de tout organiser ou tout désorganiser autour de cela. À cette époque, je n'avais pas vraiment d'idole mais plutôt des phares qui m'ont guidé dans cet océan que peut parfois être l'enfance. Il y avait Rimbaud, les Doors, les Beatles, étrangement Daniel Balavoine aussi. Son attitude face à François Mitterrand m'avait marqué, au-delà de sa musique. Comprendre le monde dans lequel on vit est une activité à plein temps, et qui peut durer longtemps vu la complexité du bazar !

Le Soleil brille pour tout le monde ? est né après une rencontre avec Eugénie Bachelot-Prévert, la petit fille du poète. J'avais mis en musique un texte de Prévert pour le documentaire de Camille Clavel, Prévert, Parole d'un insoumis. Camille présentait un Prévert inconnu du grand public, le Prévert revoté, engagé, militant. Lors de la première projection du documentaire, Eugénie m'a invité à découvrir d'autres textes à la Cité Véron, où a vécu Jacques Prévert. Puis les choses se sont enchaînées, jusqu'à notre concert aux Francofolies de La Rochelle où nous avons signé pour la fabrication d'un livre/disque avec L'autre distribution. Nous avons pris notre temps, on ne savait pas trop où tout cela allait nous mener, cela fait plus de deux ans que le disque est prêt mais c'est comme ça… et c'est bien ainsi ! »

 

Quel a été votre sentiment en découvrant cet autre Prévert, ce « Prévert revoté, engagé, militant » et le contenu de ses textes qui possèdent une vraie dimension sociale et politique ?

 

« Au début, je n'étais pas très chaud pour continuer la mise en musique. Je trouvais même l'idée un peu vieillotte. Javais très certainement peur de m'enfermer dans l'image préconçue que j'avais de Prévert : le poète tendre, trop tendre de mon enfance. Mais je me trompais, je ne connaissais pas Jacques Prévert, et quand j'ai lu ces textes cela a été le coup de foudre. Il n'y a pas de démagogie en dépit de l'aspect parfois très marqué historiquement de certains poèmes. Ni même de facilité. Est-ce si simple que cela de dire les choses avec cette violence tout en conservant l'élégance de la forme musicale du poème ? Prévert est un homme simple, il m'a semblé juste de dire ces textes aujourd'hui et d'essayer de les dire relativement calmement, pour éviter justement la démagogie du propos militant ou sa caricature. Pour refaire vivre ces textes, il fallait à mon sens, les remplir d'aujourd'hui, leur redonner une sorte de naïveté spontanée qui pour moi s'avère être une arme redoutable face au cynisme de notre société. »

 

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Avez-vous conscience que Le Soleil brille pour tout le monde est incroyablement dans l'air du temps, que c'est un album aux textes fabuleusement « indignés » ? Est-ce important pour vous ?

 

« Cela fait 80 ans que ces textes sont actuels, j'ai simplement souhaité montrer un Prévert qu'on avait omis de nous présenter à l'école. J'ai voulu à ma façon présenter un portrait plus conforme à ce qu'a été Jacques Prévert. Mon premier album aussi était engagé, en interrogeant mes origines, j'interrogeais le monde. Si ces poèmes font échos aujourd'hui à quelque chose c'est tant mieux, mais souhaitons qu'ils ne soient pas simplement comme l'écho en allé d'un cri dans la vallée. Vous savez je ne suis pas un porte drapeau, je n'ai pas vocation à l'être, je veux juste porter ces textes à la connaissance du public. Pour le reste il s'agit d'une histoire qui me dépasse, nous verrons bien ce qui va se passer, l'accueil du disque est très chaleureux, le public découvre tout ça, c'est déjà très bien ! »

 

La force de Prévert réside dans la fabrication de textes accessibles à tous, et cela le rend infiniment sympathique d'avoir écrit pour le peuple, de s'être battu pour lui avec l'élégance du mot. Toutefois, on remarque certaines tournures de poème qui laissent envisager que ce peuple si cher au poète n'est hélas pas réceptif, presque ingrat notamment quand il écrit « Camarade, vous avez l’oubli trop facile et votre colère tombe vite » dans le magnifique « Il ne faut pas rire avec ces gens-là ». Or on a l'impression que le poète est tantôt révolté pour faire vivre ses idées tantôt désespéré par l'immobilité du peuple ? Avez-vous ressenti cela à la lecture des textes ?

 

« Effectivement et il y a de quoi ! L'oubli est la chose la mieux partagée. Certes l'oubli permet en grande partie de continuer à vivre, mais il y a des choses, des événements qui pour Prévert ne passent pas. C'est une façon pour lui de marquer aussi sa distance avec le parti des « camarades », il ne veut pas que les gens se reposent sur des acquis ou même sur des promesses. La vigilance doit être de tous les instants. Il veille et engage les gens à veiller à leur tour et pour eux-mêmes. Par eux-mêmes. »

 

Comment les choix musicaux concernant ces textes ont été élaborés ? C'est un vrai travail de fond, d'ambiance. Les morceaux sont très éclectiques et en même temps chaque tonalité est parfaitement choisie en adéquation avec ce que raconte Prévert. Par exemple, comment s'élabore le choix de réciter le texte pour « Familiale » ?

 

« J'ai élaboré des squelettes de chanson en essayant les textes sur différentes musiques. Puis les choses se sont faites de façon instinctive et naturelle. Il ne faut pas trop chercher à intellectualiser la démarche. J'ai agi par instincts. Les musiciens ont été remarquables. Pour « Familliale », cela s'est fait très vite : j'ai pris le texte, je l'ai lu et je l'ai conservé ainsi. Au fond les textes de Prévert n'ont pas besoin de ma musique, après j'ai juste essayé des choses, voilà ! »

 

Votre album explore une face méconnue et appréciable de Prévert, et d'un seul coup, le temps d'un titre seulement, il bascule dans « le plus culte » de Prévert avec son poème emblématique « Le Cancre » . La présence du plus célèbre des poèmes de Prévert était-elle inévitable dans ce disque-recueil ?


« Elle était tout à fait évitable mais j'ai souhaité la rendre tout à fait nécessaire. J'ai trouvé que cela allait avec l'ensemble de ces textes car ce texte prend tout son sens en présence de tous ces autres textes. C'est une version très personnelle, très étonnante finalement. J'ai mis de l'ironie en voulant faire de ce titre une sorte d'hymne rock de rébellion, car nous sommes tous des cancres, ou nous devrions tous en être pour nous sauver de l'emprise des systèmes établis et de leurs représentants qui nous dictent, avec beaucoup de subtilité parfois (ou pas d'ailleurs) nos modes de penser, de vie, de consommation. C'est peut-être d'ailleurs pour cela que ce titre fait un véritable tabac sur Deezer ! »

 

Quelle finalité recherchiez-vous en réalisant ce projet ? Un hommage au poète ? Une nouvelle expérience musicale ? Ou l'envie de véhiculer des idées, des histoires nobles qui ont un vrai sens dans le monde dans lequel on vit ?

 

« Hommage, non. Véhiculer des idées, non plus, je n'aime pas les messages. Disons que j'ai retrouvé chez Prévert une incompréhension du monde qui le conduit à écrire et à interroger ses lecteurs. Passer par l'intermédiaire de Prévert pour incendier l'actualité, pourquoi pas ? »

 

En écoutant, ce disque, on pense aux poètes d'autrefois qui écrivaient des textes magnifiques, aux grands noms de la chanson française. On ressent l'importance du texte, de cette nécessité de s'entourer de grands auteurs. Que pensez-vous de la chanson française actuelle ?

 

« Je ne suis pas un grand fan de chanson française vraiment, je dirai même pas du tout. Je n'en écoute pas à vrai dire. Comme tout le monde, il y a des choses qui me touchent et d'autres pas. En revanche il y a des artistes en France qui ont une plume magnifique ou originale et qui me parlent particulièrement. Je pense notamment à L, Camille, Sammy Decoster, BabX, Holden, Michel Cloup,  Torso, ou encore Mansfield Tya, Guillaume Favray aussi. Mais ce n'est pas de la chanson française tout ça, non ? C'est bien plus que ça ! »

 

Question impossible : si vous ne deviez garder qu'une seule chanson-poème de l'album, laquelle serait-ce ?

 

« Je garderai « Maintenant j'ai grandi », car ce que j'ai mis là-dedans me concerne. »

 

Quelle est la suite pour Nevchehirlian ? Des concerts, des festivals, un album encore plus personnel ?

 

« Si vous entendez plus personnel comme « avec mes propres textes », je ne suis pas tout à fait d'accord. Je trouve que Prévert m'a permis de dire des choses que je n'arrivais pas à formuler avec mes mots, que je ne m'autorisais pas à formuler dans mes textes. Du coup ce disque est profondément personnel, c'est véritablement mon deuxième album. On n'est pas obligé de tout faire pour que cela soit plus personnel. Je pense au dernier disque de Bashung. Il y chante des chansons qu'il n'a pas écrites, et c'est profondément personnel. Il les a choisies, les a fait passer au filtre de sa vie et de sa voix. « Comme un légo » par exemple, on est au crépuscule, il chante comme s'il avait déjà franchi la ligne, la proximité de la mort, tout est en lévitation, en plénitude aussi, vu du ciel. « Résident de la république » aussi. En empruntant les poèmes de Federico García Lorca, Camarón De La Isla raconte aussi sa vie. Je pense aux chanteurs de Flamenco comme Camarón parce qu'ils ont aussi cette force de naviguer avec la mort, de dealer avec elle, en chantant. C'est ce que Lorca d'ailleurs appelle el duende. C'est au delà du lyrisme, c'est une sorte d'état de vérité, même si je n'aime pas trop ce mot de « vérité », c'est un peu ça. Une vérité du chanteur. Prendre les mots, les vider puis les remplir, qu'ils soient les siens ou pas, et les faire passer dans une sorte de catalyseur, de prisme pour leur rendre toute leur force, leur beauté aussi. Tout leur rayonnement. Comme ça la boucle est bouclée, le soleil brille pour les mots aussi ! »

 

Nevchehirlian sera en concert à La Bellevilloise jeudi 24 novembre à 19h

Le site de Nevchehirlian 

La chronique de son disque Le Soleil Brille pour tout le monde disponible par ici 

Tag(s) : #Musique

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